La Post-Vérité et le meurtre des citoyens
Depuis mon poste d’observation rationaliste, je voudrais tenter d’apporter une parole utile après la mort de Renée Nicole Good, abattue à Minneapolis par un agent fédéral de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) lors d’une opération, le 7 janvier 2026.
Ce qui est en jeu quand l’État tue
Je ne suis pas politologue, je ne suis pas spécialiste du maintien de l’ordre, je ne suis pas juriste, ni historien : ce sont des compétences dont nous avons collectivement besoin pour réfléchir sur ce genre d’évènement. Mais je suis citoyen, j’ai un droit de vote, et j’ai une part de responsabilité dans le mandat que, dans mon pays, nous allons accorder à des élus qui donneront des ordres à des agents en situation, un jour peut-être, d’ouvrir le feu sur ma voisine, de gazer et de nasser la manif où se trouve mon neveu, ou de me tabasser moi-même si je brandis une pancarte qui déplaît au pouvoir. Et donc j’ai besoin de me faire un avis sur cet évènement qui a eu lieu dans la plus puissante démocratie du monde, le plus grand allié historique de mon pays, la nation qui a le plus d’influence sur la mienne.
Mon rôle n’est pas de dicter ce que quiconque doit penser. En revanche, je me sens tenu de relever des incohérences qui indiquent que certaines postures ne peuvent pas se prétendre rationnelles, et deviennent à ce titre dangereuses pour la société. Prendre de bonnes décisions, sans causer du mal à des personnes, suppose de pouvoir établir des liens logiques entre des faits, des paroles, des décisions… et leurs conséquences. Or la littérature en psychologie sociale et cognitive documente depuis longtemps un phénomène qui travaille exactement contre cette exigence : la tendance à raisonner de façon “directionnelle”, en mobilisant des justifications qui donnent l’apparence de la solidité, tout en servant un objectif identitaire ou partisan (Kunda, 1990). Cette dynamique se combine aujourd’hui avec un environnement informationnel qui amplifie les récits polarisants (Lewandowsky, Ecker, & Cook, 2017 ; Lazer et al., 2018).
Nous disposons de plusieurs vidéos — à l’authenticité non contestée— des moments qui précèdent et qui suivent les tirs mortels en pleine rue, au grand jour, contre une maman de 37 ans, non armée, au volant de sa voiture, manœuvrant au moment de l’interaction avec des agents fédéraux. C’est ce que, moi, je crois voir sur ces images. Peut-être que je suis biaisé. Peut-être que des éléments non encore connus modifieront la manière dont il faut comprendre cet évènement ; l’enquête et le temps le diront.
Le doute n’est pas une fausse « neutralité »
Dans le présent, si l’on applique un peu de zététique à cette affaire, il faut commencer par douter raisonnablement. Douter des annonces absolument définitives d’où qu’elles viennent, parce que ni vous ni moi n’étions sur place, et parce que même des témoins d’un évènement n’en ont parfois perçu que des fragments, insuffisants pour établir ce qui s’est réellement passé. Les récits liés au “paranormal” que l’on a l’habitude d’examiner en zététique ont enseigné cette prudence élémentaire : un témoignage peut être sincère et pourtant erroné ; une vidéo peut être réelle et pourtant ambivalente ; un enchaînement peut être visible et pourtant incomplet.
Mais douter ne signifie pas neutraliser toutes les alertes. Parmi les déclarations à très haut risque, je me méfie en particulier d’un discours énoncé depuis un ministère non seulement en l’absence de jugement, mais quasiment dans le vide d’une enquête qui donne des signes d’étouffement. Il faut douter quand, dans l’heure qui suit le drame, la secrétaire américaine à la sécurité intérieure, Kristi Noem, qualifie la personne tuée de “terroriste”, comme si l’affaire était classée. Une telle parole déclenche immédiatement un faisceau d’indices : elle ressemble moins à une description prudente qu’à une stratégie de cadrage, destinée à verrouiller l’interprétation avant que les faits ne fassent leur travail.
À l’inverse, considérer que l’agent auteur des coups de feu est un meurtrier qui mérite la prison à vie ou la peine de mort reste un jugement qui ne peut pas précéder une enquête sérieuse et l’application de la loi. Décréter que la justice doit être rendue par les spectateurs, à chaud, conduit mécaniquement à une société de représailles et de fantasmes punitifs. Une fois que l’on a pris un recul prudent vis-à-vis des certitudes ultra-polarisées, on redevient capable de réfléchir.
Et déjà, on peut réaliser à quel point ce qui s’est passé est grave. Après tout, des gens meurent tous les jours, y compris tués par armes à feu, alors le cas de cette femme ne mérite peut-être pas tout ce foin.
Eh bien, si.
C’est plus grave que ça n’en a l’air
Quand une situation entre des agents de l’État armés et des citoyens s’achève par la mort de quelqu’un, c’est nécessairement grave parce que cela touche à un point fondamental de ce qui définit un État : l’État revendique l’usage légitime de la contrainte, et, dans certaines circonstances strictement encadrées, de la force létale, on dit qu’il détient le monopole de la violence légitime. Et un problème surgit quand la frontière entre force encadrée et violence arbitraire devient floue, ou quand l’exécutif tente de décréter cette frontière par slogans.
Quand, en France, le mouvement des Gilets jaunes s’est déployé à partir de novembre 2018, les réactions policières ont donné lieu à un bilan humain et politique significatif. Les manifestants ont subi des violences dont certaines, rapportées par des organisations de défense des droits humains, sont sans précédent dans l’histoire des mobilisations sociales récentes du pays : d’après Amnesty International France, en un an, des milliers de manifestants ont été blessés, parfois gravement, lors d’opérations de maintien de l’ordre caractérisées par l’usage intensif de lanceurs de balles de défense ou de grenades. Parmi ces blessures, des cas d’éborgnements et d’amputations ont été documentés — jusqu’à 23 personnes éborgnées par des tirs de projectile policiers sans qu’aucune condamnation ne soit enregistrée à ce jour.
La mort de Zineb Redouane à Marseille, tuée par une grenade lacrymogène tirée depuis la rue alors qu’elle se trouvait chez elle, constitue un cas extrême ayant donné lieu à des enquêtes judiciaires longues et controversées. Dans d’autres affaires, telles que celle de Geneviève Legay à Nice, une manifestante de 73 ans avait été gravement blessée lors d’une charge policière, entraînant fractures et traumatismes multiples et suscitant des controverses sur l’usage de la force.
Ces faits répétés montrent que la brutalité policière en France n’est pas un simple slogan, mais une réalité qui a causé des blessures graves, des atteintes irréversibles à l’intégrité physique et des débats publics considérables… sans que cela débouche sur le moindre changement susceptible d’améliorer le respect des citoyens.
Or il y a ici un test de cohérence qui, en théorie, devrait être simple. Celles et ceux qui sont choqués par la manière bien française de dissuader, à coup de grenade et d’armes anti-émeute, des manifestants politiques deviennent incohérents si la brutalité américaine leur semble adéquate et l’usage de la force létale proportionné. S’ils font preuve une telle incohérence, alors c’est que leur opinion n’est que faiblement connectée à la véracité des mots qu’ils utilisent pour la défendre. Ce phénomène, vous le connaissez, c’est la Post-Vérité. Des travaux de recherche nous montrent comment l’identité de groupe peut orienter la perception du monde et la sélection des arguments, au point de rendre “raisonnable”, subjectivement, tout ce qui sert le camp (Kahan et al., 2007 ; Iyengar, Sood, & Lelkes, 2012).
Mais pour rester sur un cadre américano américain, il est aisé de constater que parmi ceux qui estiment que Renee Good a eu ce qu’elle méritait, parce qu’ils prétendent savoir—d’une manière ou d’une autre— qu’elle avait l’intention de rouler sur l’agent, on en trouve beaucoup pour être du côté des manifestants dans une autre situation, celle du 6 janvier.
Le 6 janvier, ou la cohérence introuvable
Le 6 janvier 2021, des militants trumpistes ont attaqué le Capitole, en hurlant qu’ils voulaient pendre le vice-président Mike Pence, coupable d’avoir validé les résultats de l’élection présidentielle. Sur le plan factuel, le bilan du côté des forces de l’ordre est délicat parce que les causalités sont discutées, et parce que les récits militants jouent précisément de ces ambiguïtés. Un point, en revanche, est officiellement établi : l’officier de l’U.S. Capitol Police Brian Sicknick est mort le lendemain, et le médecin légiste a conclu qu’il est mort “dans l’exercice de ses fonctions” après les évènements[1]. Dans les mois qui ont suivi, plusieurs officiers ayant répondu à l’attaque se sont suicidés ; ces décès sont documentés dans la presse et régulièrement rappelés dans les bilans publics[2]. Enfin, le nombre de policiers blessés ce jour-là est couramment rapporté comme supérieur à 140 dans les synthèses journalistiques récentes.
Or, si l’on suit la logique qui consiste à excuser presque automatiquement la force létale au nom d’une menace supposée, il faudrait, par simple cohérence, être prêt à “ouvrir le feu” sur une foule qui envahit un siège institutionnel en proférant des menaces de mort explicites. Je doute que cette cohérence soit réellement tenue, parce que l’argumentaire déployé pour justifier la répression mortelle contre Renee Good ressemble à une façade ; les discours que nous entendons ont des relations de plus en plus distendues avec le réel. Les gens ont pris l’habitude de raisonner dans un cadre tribal où le vrai s’efface derrière l’intérêt de la tribu, du clan.
Ici je ne donne pas simplement un avis personnel : la recherche en science politique et en psychologie a largement décrit ce glissement : les corrections factuelles échouent fréquemment à réduire des croyances fausses chez le public le plus “ciblé” idéologiquement, et peuvent même produire des effets pervers selon le contexte (Nyhan & Reifler, 2010). Dans un écosystème où la désinformation circule vite, loin, et se propage mieux que le vrai, la tentation tribale est renforcée par le design même des plateformes (Vosoughi, Roy, & Aral, 2018 ; Bakshy, Messing, & Adamic, 2015).
Cette tribalisation encourage une manière de raisonner où le vrai s’efface derrière l’intérêt du clan, et où tout prétexte devient bon pour porter préjudice à la tribu d’en face, perçue comme ennemie sur la base d’images fabriquées par des éditorialistes et par des algorithmes optimisés pour l’engagement, donc pour les émotions négatives (Lazer et al., 2018 ; Lewandowsky et al., 2017).
Qui a droit au respect, qui peut être piétiné
Quand Charlie Kirk a été assassiné, le 10 septembre 2025 lors d’un événement public à Utah Valley University, nous avons assisté à un emballement politico-médiatique caractéristique : toute critique de ses positions a été immédiatement disqualifiée au nom du respect dû aux morts. Or Charlie Kirk n’était pas un citoyen anonyme ; il était une figure politique de premier plan, militant pro-armes d’ultra-droite, dont les prises de position publiques incluaient notamment la relativisation de la gravité des tueries de masse dans les écoles américaines, présentées comme un prix acceptable à payer pour préserver le droit au port d’armes.
Charlie Kirk ne serait pas mort de cette manière dans un pays où sa mentalité n’aurait pas eu le pouvoir d’armer son assassin, et cette ironie morbide, les réactionnaires l’ont transformé en : « vous vous réjouissez d’un meurtre, donc vous êtes du côté des terroristes ». L’assassinat de Charlie Kirk est un crime abject qu’il faut condamner, et dont il faut aussi condamner les causes idéologiques.
Le double standard devrait être frappant pour tout le monde. Ceux qui exigeaient le silence critique au nom du respect dû à la victime devraient, par cohérence, adopter la même discipline face aux propos visant Renée Good : l’insulte proférée immédiatement après les tirs « fucking bitch », ou la qualification de « terroriste » lancée par une autorité exécutive avant toute enquête. Or ce n’est pas ce que l’on observe. Bien au contraire : l’outrance, la moquerie ou l’injure répondent souvent lorsque ces incohérences sont mises en évidence. Il devient alors difficile de ne pas constater une hiérarchie implicite : la vérité compte moins que le pouvoir d’instrumentaliser n’importe quoi dans le but de frapper le camp détesté.
Détruire les outils du vrai pour gouverner sans contraintes
Et face à cela, le zététicien est démuni : sa parole cesse d’être audible dès que l’interlocuteur est passé en “mode tribal” et considère que toute vérité non alignée sur ses intérêts mérite d’être niée, et les outils qui permettent de l’énoncer méritent d’être détruits : c’est exactement ce que le régime Trump fait en criminalisant certains campus au motif de “radicalisation gauchiste”, en démantelant des programmes de recherche sur le climat ou les extrémismes, et en évinçant des hauts fonctionnaires de la santé ou de l’économie coupables de rappeler publiquement des données dérangeantes. Le régime Trump s’évertue à casser le thermomètre afin de pouvoir décréter la température qu’il fait. Et ceux qui s’en réjouissent semblent oublier qu’ils sont dans la même pièce que nous et que la température qui nous affecte les affecte tout autant.
La mentalité selon laquelle la vérité compte moins que le pouvoir d’instrumentaliser n’importe quoi pour faire mal au camp détesté est à courte vue. Elle peut être efficace pour polariser une nation, pour faire monter une force politique identitaire, et même remporter des élections. Elle devient suicidaire lorsqu’il s’agit de prendre des décisions qui engagent l’avenir d’un pays, d’un continent, d’une civilisation : le réel ne négocie pas avec nos obsessions partisanes. Et il est indifférent aux vies détruites par millions si une société s’habitue à juger qu’être raisonnable, honnête et scrupuleux avec les faits est un truc de faible, de lâche, de progressiste, de zététistes puceaux.
Les souffrances que nous allons endurer quand le réel s’imposera face aux délires, aux narratifs et aux stratégies de division, seront probablement pires que ce que nous sommes prêts à l’admettre aujourd’hui. Et les vrais responsables aux commandes de nos institutions en 2026 seront morts, riches, contents d’eux-mêmes, au milieu d’un clan grassement enrichi par leurs magouilles et héritiers d’un pouvoir gagné à attiser la haine des minorités — pendant que l’on aura persuadé les citoyens de ne pas regarder l’essentiel : une caste de puissants leur fait les poches et leur met des armes dans les mains pour qu’ils aillent tuer ceux qui dénoncent les manigances.
Une fois ce constat posé, on peut baisser les bras ou essayer de croire que tout n’est pas foutu, et notamment que le gout du vrai n’a pas totalement quitté nos concitoyens, et qu’il est possible pour la démocratie de rétablir de vrais espaces de débat où le vrai sera considéré comme plus important que la victoire d’un camp sur l’autre. Parce que ce que la zététique peut nous aider à comprendre c’est que, telle la cuillère de Matrix : ces camps n’existent pas vraiment : ils sont en grande partie fabriqués par des récits et des algorithmes qui nous coupent de ce que nous avons en commun.
Nous avons tous le même intérêt à nous débarrasser des idées fausses, quelle que soit notre couleur politique. J’aimerais que nous nous en souvenions. Vite.
Acermendax
Références
- Bakshy, E., Messing, S., & Adamic, L. A. (2015). Exposure to ideologically diverse news and opinion on Facebook. Science, 348(6239), 1130–1132. https://doi.org/10.1126/science.aaa1160 Science
- Iyengar, S., Sood, G., & Lelkes, Y. (2012). Affect, not ideology: A social identity perspective on polarization. Public Opinion Quarterly, 76(3), 405–431. https://doi.org/10.1093/poq/nfs038 OUP Academic
- Kahan, D. M., Braman, D., Gastil, J., Slovic, P., & Mertz, C. K. (2007). Culture and identity-protective cognition: Explaining the white-male effect in risk perception. Journal of Empirical Legal Studies, 4(3), 465–505. https://doi.org/10.1111/j.1740-1461.2007.00097.x Wiley Online Library
- Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498. https://doi.org/10.1037/0033-2909.108.3.480 fbaum.unc.edu+1
- Lazer, D. M. J., Baum, M. A., Benkler, Y., Berinsky, A. J., Greenhill, K. M., Menczer, F., … Zittrain, J. L. (2018). The science of fake news. Science, 359(6380), 1094–1096. https://doi.org/10.1126/science.aao2998 PubMed
- Lewandowsky, S., Ecker, U. K. H., & Cook, J. (2017). Beyond misinformation: Understanding and coping with the “post-truth” era. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 6(4), 353–369. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008 ScienceDirect
- Nyhan, B., & Reifler, J. (2010). When corrections fail: The persistence of political misperceptions. Political Behavior, 32(2), 303–330. https://doi.org/10.1007/s11109-010-9112-2 Springer Nature Link
- Pennycook, G., & Rand, D. G. (2019). Lazy, not biased: Susceptibility to partisan fake news is better explained by lack of reasoning than by motivated reasoning. Cognition, 188, 39–50. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2018.06.011 PubMed
- Vosoughi, S., Roy, D., & Aral, S. (2018). The spread of true and false news online. Science, 359(6380), 1146–1151. https://doi.org/10.1126/science.aap9559 PubMed
Sources journalistiques
- Courrier international. (2026, 10 janvier). “Je ne vous en veux pas” : les derniers mots de Renee Good avant d’être abattue par un agent de l’ICE.
- United States Capitol Police. (2021, 19 avril). Medical examiner finds USCP Officer Brian Sicknick died of natural causes [Press release].
- ABC News. (2021, 3 août). 2 more officers who responded to Jan. 6 Capitol riot have died by suicide.
- Associated Press. (2026, 5 janvier). This Jan. 6 plaque was made to honor law enforcement. It’s nowhere to be found at the Capitol.
[1] https://www.uscp.gov/media-center/press-releases/medical-examiner-finds-uscp-officer-brian-sicknick-died-natural-causes
[2] https://abcnews.go.com/Politics/officers-responded-jan-riot-died-suicide/story



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