Émission enregistrée le 24 février 2026

Invité : Léo FITOUCHI, chercheur post-doctoral au Institute for Advanced Study in Toulouse et au Toulouse School of Economics.

 

Éditorial

Le phénomène religieux est pour ainsi dire universel chez l’espèce humaine actuelle. Tous les peuples connus, ou presque, ont une forme de relation avec des entités invisibles et leur accordent des pouvoirs et une forme de capacité à négocier. Les exceptions sont si rares qu’elles deviennent en elles-mêmes des anomalies à expliquer par les sciences humaines. Les religions, elles, de l’animisme aux doctrines du livre en passant par les panthéons sont un invariant transculturel et ils relèvent de ce qu’on pourrait appeler la nature humaine, même si devant cette expression si souvent galvaudée, il semble en général raisonnable de hausser un sourcil sceptique.

Il existe des disciplines scientifiques qui s’intéressent aux contenus des doctrines, c’est l’histoire des religions et il existe une théologie qui tente de se faire passer pour scientifique et qui consiste à apprendre à gérer les incohérences d’un lore religieux particulier pour le rendre compatible avec les besoins du siècle. Mais il y a une dimension que ces disciplines n’interrogent pas, n’examinent pas, voire ont de bonne raisons de refuser de prendre en compte, c’est l’analyse anthropologique sur le temps long et la recherche des mécanismes évolutionnaires qui ont rendu possible l’émergence du phénomène religieux.

 

En effet la quasi universalité de ce phénomène réclame des explications qui ne peuvent pas se cantonner à la dimension culturelle, laquelle est évidemment très pertinente pour en expliquer les contenus, les structures, les motifs actuels et surtout leurs variations. Mais c’est bel et bien dans l’analyse des mécanismes de la psyché permettant par exemple d’attribuer des états mentaux à autrui, que nous pouvons trouver les ingrédients de la capacité à imaginer des dieux. Et toutes ces facultés ont nécessairement une histoire ; elles n’ont pas toujours existé chez nos ancêtres. Il s’est passé quelque chose dans notre passé d’humain, d’hominidé, de mammifère pour que le cerveau dont nous avons hérité soit doté de capacités d’où émergent avec une spontanéité et une régularité remarquables les cognitions, les croyances, les attitudes qui rendent possible les religions dans les formes que nous leur connaissons.

Le problème c’est qu’il n’est pas évident d’interroger nos ancêtres ; les croyances des australopithèques n’ont laissé aucun fossile ; des cerveaux de nos prédécesseurs subsistent quelques rares empreintes dans un os crânien. Il reste pour étancher notre curiosité sur l’apparition des mécanismes mentaux du passé l’étude des cerveaux du présent, leur organisation, et les traces presque fossilisées des aptitudes jadis sélectionnées par l’évolution et fixées dans les populations dont l’histoire court jusqu’à nous, et parmi elles : les biais cognitifs, les ontologies intuitives, les heuristiques de raisonnement, les raccourcis mentaux.

Le métier de l’invité de ce soir consiste justement à interroger, dans les coulisses de la cognition humaine contemporaine, les fonctionnements qui nous éclairent sur l’apparition des religions, avec une question qui reste posée parmi les spécialistes : les religions sont-elles le produit direct des mécanismes de l’évolution, autrement dit ont-elles été favorisées et fixées en tant que religion par la sélection naturelle, ce qui voudrait dire qu’elles apportaient un avantage sélectif, qu’elles aidaient à la survie et au succès reproductif de ceux qui exprimaient ce caractère ? Comme je vous le disais, pour le moment un consensus n’est pas encore solidement établi.

L’émission de ce soir n’a pas pour but de vous expliquer pourquoi votre cousine croit en Shiva ou pourquoi vous-même vous croyez aux anges gardiens, ni les raisons précises qui font un protestant, un chiite ou un hindouiste. Les déterminants individuels sont hors de portée des outils dont nous allons parler ce soir. Par ailleurs –au cas où ce serait utile– je précise que ces recherches et leurs résultats n’impliquent pas que ces croyances soient nécessairement fausses, et donc ces disciplines n’ont pas vocation à réfuter les croyances, à nier Dieu, les djinns, les avatars et tout le saint frusquin. On peut toujours trouver des moyens de concilier les connaissances apportées par les sciences avec une relecture des doctrine qui permet de continuer à croire ; c’est notamment le job des théologiens.

Je reçois ce soir Léo Fitouchi, docteur en psychologie et spécialiste de la question des origines des religions.

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