Portrait robot de l’ignorance

Qu’est-ce que n’est PAS l’ignorance (et l’effet Dunning-Kruger)

La personne profondément ignorante des découvertes réalisées par les sciences, qu’il s’agisse de la physique, de la biologie, de la sociologie ou de toutes les autres disciplines interconnectées qui forment le corpus des connaissances humaines a entre autres problèmes celui d’être presque totalement incapable de se figurer à quel point elle est ignorante.

C’est ce qu’on appelle l’Effet Dunning-Kruger. Il y a quelques années, ces deux chercheurs ont montré que dans un groupe d’individus dont on mesure à la fois la compétence dans un domaine et leur propre estimation de leur compétence par rapport à la moyenne, les gens moyennement compétents sont capables d’estimer assez justement leur niveau moyen. En revanche les gens très compétents sous-estiment leur compétence par rapport à la moyenne, parce qu’ils ont une assez bonne idée de l’ignorance qu’il leur reste à combler, tandis que les moins compétents s’estiment bien plus compétents qu’ils ne le sont — Dans des cas extrêmes ils se montrent aussi confiants dans leurs connaissances (erronées) que les individus les plus compétents de l’échantillon.

L’ignorance est donc difficile à reconnaître par les personnes les plus concernées.

Et la chose était connue déjà de Charles Darwin :

 « L’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance. Ce sont les personnes qui savent peu et non celles qui savent beaucoup qui affirment de façon si tranchée que tel ou tel problème ne sera jamais résolu par la science. [1] »

  Dans cette vidéo John Cleese explique que les personnes les plus incompétentes dans un domaine ne disposent pas des connaissances nécessaires pour se rendre compte à quel point elles sont incompétentes. L’ironie de la situation est cruelle, dit-il, parce qu’elle explique ce qui se passe à Hollywood et à Fox News.

Les travaux de David Dunning vont plus loin, et ils font froid dans le dos. Ils nous montrent que l’on se fait une fausse image de ce qu’est l’ignorance. L’ignorance n’est pas un terrain vierge, c’est une forêt d’idées préconçues, de concepts mal compris, des marais de préjugés, des bosquets de certitudes erronées… Bref, c’est un cauchemar. Un peu d’éducation ne règle malheureusement pas le problème aussi facilement qu’on aurait tendance à le croire.

Recevoir un peu d’éducation revient à élaguer un peu toute cette ignorance pour y planter des connaissances, ce qui ne permet pas d’éliminer toutes les mauvaises herbes ; la personne un peu éduquée reste pleine d’hypothèses, de croyances, d’intuitions, de métaphores, de concepts erronés qu’elle n’a pas vérifiés, qu’elle n’a pas questionnés, et qui contribuent à sa vision du monde.  L’ignorant ou l’incompétent n’est pas une personne totalement non-informée, c’est une personne mal informée, ce qui est pire, car bien souvent elle croit qu’elle sait, ou en tout les cas elle ignore à quel point elle est ignorante.

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Ce risque a conduit le chercheur suédois Nils Petter Gregersen à recommander que les gens ne suivent surtout pas de stage de conduite en conditions extrêmes. À la place, il juge plus sage de leur exposer les dangers de ces conditions, en bref : de faire peur aux conducteurs afin de les inciter à se montrer prudents, voire à renoncer à conduire dans de telles conditions. Pourquoi ? Les conducteurs qui suivent ce genre de stage améliorent effectivement leurs compétences sur la neige et la glace, et ils intègrent cette nouvelle aptitude qu’ils tiennent pour acquise alors qu’en fait ce genre de compétence s’érode très vite si elle n’est pas mise en pratique. Conséquence : au bout de quelques années les conducteurs surestiment leur compétence et augmentent donc leurs risques d’accident.

« Je ne sais pas. »

Pour Dunning, l’abondance de ces « méconnaissances » s’explique par le fait que les gens n’aiment pas dire « Je ne sais pas. » et préfèrent se bricoler une explication faite maison dès que se pose une question nouvelle. Et le plus curieux est sans doute que ces explications personnelles s’accompagnent d’un sentiment de confiance qui égale celle des connaissances réellement établies.

dix-2Bpourcents-2BcerveauAinsi la croyance répandue que nous n’utilisons que 10% de notre cerveau est totalement démentie par la science dès qu’elle a l’occasion d’en placer une, et pourtant bien des gens s’autorisent à y croire sans prétendre avoir la moindre expertise… sauf cette petite parcelle d’expertise personnelle qui leur permet de croire ce fait spécifique avec autant d’aplomb que s’ils avaient lu la littérature sur le sujet.

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On retrouve cette confiance mal placée dans les risques que prennent les opérateurs boursiers, les traders et toutes les personnes sur lesquelles repose l’économie mondiale et dont le moins qu’on puisse dire est que leur compétence n’est pas évidente. On retrouve en partie cette confiance indue chez les joueurs invétérés, qui faute de maîtriser les statistiques, surestiment leurs chances de gagner.

Quelle solution ?

La seule solution à ce problème permanent est d’encourager l’esprit critique. Seul le questionnement, l’ouverture au débat peut corriger, bon an mal an, les mauvaises conceptions et les intuitions trompeuses. Mais pour ce faire, nous avons besoin que le débat d’idées change d’image. Trop souvent il se réduit à une foire d’empoigne, à une opposition frontale, à un concours de « virilité » (auquel les femmes prennent d’ailleurs largement part). Nous avons besoin que le débat devienne un échange d’autant plus enrichissant qu’il permet de changer nos perspectives. Le débat d’idées ne doit pas être réservé aux luttes partisanes, ce doit être le lieu ou celui qui gagne c’est celui qui s’est enrichi cognitivement : celui dont l’avis a évolué ! Nous devons encourager l’attitude qui consiste à demander à notre contradicteur de nous apporter quelque chose.

Autant dire que nous avons du chemin à faire avant d’appliquer largement ce seul et unique remède à l’ignorance.

Pour aller un peu plus loin

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Pour se familiariser avec le travail et la pensée de David Dunning, le lecteur pourra se référer à cet article (en anglais) dont le présent billet s’est inspiré.

[1] «Ignorance more frequently begets confidence than does knowledge: it is those who know little, and not those who know much, who so positively assert that this or that problem will never be solved by science.»

7 réponses
  1. cristibarbulescu.info
    cristibarbulescu.info dit :

    Merci d’avoir nommé cette attitude. Cela me rappelle une idée de Blaise Pascal : symbolisons le champ de nos connaissances par un cercle de diamètre x. Le champ de ce que nous ignorons sera ainsi tout ce qui existe à l’extérieur de ce cercle. Mais plus le diamètre sera petit, plus nos connaissances seront réduites et plus le champ de ce que nous ignorons ignorer sera petit. Et vice versa, un grand diamètre nous permettra de mesurer plus finement l’étendue de notre ignorance. 🙂

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      C’est exactement ça. 🙂
      « La connaissance scientifique possède en quelque sorte des propriétés fractales: nous aurons beau accroître notre savoir, le reste — si infime soit-il — sera toujours aussi infiniment complexe que l’ensemble de départ. » Isaac Asimov.

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  2. Ecervele
    Ecervele dit :

    Merci Acermendax, car bien que je n’avais pas eu connaissance de ces études, j’en ai pour ma part fait TROP souvent l’expérience, mais ça ne me rassure en rien car il ne s’agit pas juste d’une impression…
    Sinon j’adore vos article, même si je préfère largement vos vidéos, mais c’est par pur gout de la procrastination.

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  3. Adrien Licari
    Adrien Licari dit :

    C’est étonnant, pour ma part je préfère largement votre prose. La lecture d’un texte permet de se questionner longuement au fur et à mesure, et vu la teneur de votre message (encourager les gens à douter, à remettre en question leurs idées, à peser le pour et le contre des arguments) le format écrit me semble bien mieux adapté que les vidéos de la tronche en biais (qui, bien que bien écrites et réalisées, ne permettent pas d’aussi bien se convaincre des arguments sur le long terme : on les prend lors de la vidéo et on les oublie ensuite).

    Bref, tout ça pour vous encourager à ne pas délaisser ce site, que je trouve réellement d’utilité publique !

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  4. Peu importe
    Peu importe dit :

    Sur les solutions, pour le coup, je trouve cela dommage de s’en tenir à une solution individuelle, pour un problème social.

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