Ne soyez pas con !

Il parait qu’on est tous le con de quelqu’un. Écrire un article sur les cons fait de moi le con tout désigné de ceux qui trouveront anormal qu’on se permette ce genre d’exercice désobligeant. Pour rappel, si cela peut les apaiser, j’ai aussi écrit il y a quelques temps « Vous n’êtes pas des imbéciles ».

 

C’est mieux d’être gentil

« Con » est un mot désagréable. Il n’est pas indispensable, ni très efficace de traiter de con la personne avec laquelle vous cherchez à avoir un échange. Néanmoins, nul n’est obligé de vouloir dialoguer avec tout le monde, et notamment avec les cons. De leur côté, les cons estiment avoir toujours le droit d’exiger une réponse, de forcer les autres à partager leur passion pour un sport, un jeu vidéo, une question politique, leur théorie du complot favorite, leur offuscation du moment, et leur avis sur tout en général. Notez bien, s’il vous plait, qu’ils ne se comportent pas ainsi parce qu’ils sont cons, mais au contraire, qu’ils sont cons parce qu’ils se comportent ainsi.

Les cons, les vrais, ne méritent pas qu’on perde du temps à essayer de les instruire (Cf Audiard). Il est parfois charitable de le faire malgré tout, mais cette abnégation n’est pas un dû. Le con n’a pas un droit illimité à notre temps et à notre énergie. Et il ne nous appartient pas de le délivrer de sa condition. Attention, ceci n’est pas une invitation à insulter tous les importuns, car l’injure est plus souvent du côté du con. Parfois, appeler un con un con est une bonne manière de clore une conversation. En revanche, seul un con démarre un échange dans l’insulte, c’est un trait distinctif.

« De tous les côtés, casse-couilles, casse-burettes, casse-noix, ribambelle de gonfleurs, pompeurs d’air, suceurs de temps, formidable collection d’emmerdeurs, raseurs de haut niveau, petits porteurs de la connerie humaine, bousculeurs et embouteilleurs d’une vie où l’on se cogne comme à la rambarde d’une patinoire, éternels marcheurs sur le pied d’autrui ! » (Le Bal des Casse Pied – Yves Robert, 1991)

 

Dans cet article, le con ne désigne pas une personne souffrant d’un déficit d’intelligence telle qu’on pourrait la mesurer avec le QI par exemple. J’ajoute qu’il n’est bien sûr jamais souhaitable d’essentialiser les gens, de leur attribuer des étiquettes indélébiles, il est donc bien entendu que dans ce texte le con est une posture, une conduite, et pas un phénomène sociologiquement établi dans la littérature scientifique.1 Les individus peuvent donc se défaire de leur connerie, changer, et ne plus être con. Ce texte est en fait une invitation à opérer ce changement pour peut qu’on me pardonne cette ambition.

 

Délicate définition

Le con se définit comme suit. Dans la vie de tous les jours et sur les réseaux, le con est essentiellement celui qui ne se pose pas ces trois questions :

  1. Suis-je mieux informé ou plus compétent que la personne à qui je m’adresse ?
  2. Ai-je raison de supposer telles intentions de la part de mon interlocuteur ?
  3. Quel est le but de mon commentaire dans le cadre d’une conversation ?

S’il se les pose et répond systématiquement oui dans tous les contextes, on ne peut probablement rien pour lui, mais ce doit être rare. Entendons-nous bien sur ce que la liste ci-dessus ne dit pas.

 

  1. Suis-je mieux informé ou plus compétent que la personne à qui je m’adresse ?

J’ai le droit de m’adresser à ceux qui en savent plus que moi, de challenger leur expertise en leur demandant de produire les preuves ou les démonstrations sur lesquelles ils fondent leurs énoncés. Rien ne doit m’en dissuader. Mais j’aurai l’air con, évidemment, si j’adopte un ton docte dans le but de rabaisser un interlocuteur en laissant entendre que j’en sais plus que lui, s’il s’avère qu’en fait c’est l’inverse.

 

« Honnêtement, le changement climatique me terrifie et cela me rend tellement triste de voir ce qui va disparaître à cause de lui.
— Alors peut-être que tu devrais apprendre un peu de vraie SCIENCE et ne plus écouter les criminels qui propagent l’arnaque du #GlobalWarming !
— Je sais pas, mec. J’ai déjà obtenu un doctorat en astrophysique. J’ai comme l’impression qu’en dire plus serait excessif. »

 

Un malheur ne venant jamais seul, dans une telle situation « l’offenseur ne pardonne pas », et si je passe pour un con (totalement par ma faute), j’ai de bonnes chances d’en vouloir à la personne qu’au départ j’aurais sous-estimée. Cela risque de m’encourager à me comporter comme un fieffé con envers cette personne si je ne fais pas quelques efforts sur moi.

 

 

  1. Ai-je raison de supposer telles intentions de la part de mon interlocuteur?

Parfois, on a raison de soupçonner une intention derrière une posture ou une affirmation. Mais alors ne vaut-il pas mieux agir avec doigté et chercher à démontrer l’intention, notamment à travers des questions ? Ou encore en évoquant explicitement l’hypothèse de ces intentions, de leur manifestation, et de l’intérêt que l’interlocuteur aurait à mieux préciser sa pensée ? Bref, n’est-il pas intelligent d’écarter toute possibilité de quiproquo ?

Bien sûr, si le but de la conversation n’est pas d’apprendre quelque chose, de parvenir à un accord, mais simplement de discréditer l’autre, le procès d’intention n’est plus une marque de connerie, mais une stratégie malhonnête parmi d’autres, et elle est employée quotidiennement par des enfoirés2 dont l’aisance à prendre des postures accusatoires les dispense d’avoir peur de paraître cons.

De manière générale, présupposer une intention implicite dans un énoncé est le meilleur moyen d’agir connement. Le con se fie à sa certitude d’avoir percé à jour la vraie nature de son interlocuteur, oublie de tester son hypothèse, et il se plante souvent sans que cela le dissuade de recommencer. C’est très con. Sous-entendu : si vous évitez de recommencer après un déboire de ce genre, alors il y a de l’espoir pour vous.

 

  1. Quel est le but de mon commentaire dans le cadre d’une conversation?

La censure est basiquement une mauvaise idée. Tous les sujets méritent d’être discutés, et cette troisième question ne doit pas être reçue comme une intimidation. Parfois, ce qu’on peut apporter à un sujet, c’est l’amélioration de notre propre compréhension. Il vaut mieux poser une question et passer pour un con (injustement) plutôt que de ne pas oser et de rester ignorant.

La question du but de la conversation se pose quand, d’emblée, on s’adresse à quelqu’un qui professe une opinion contraire à la nôtre. Dans un tel cas de figure, notre intention peut-être de le convaincre qu’il a tort, et alors on a tout intérêt à se montrer un minimum courtois sans quoi on active la réactance qui empêchera toute évolution de notre interlocuteur. Même quand on a raison, on peut se comporter comme un con.

Le but peut être de debunker une croyance fausse, un discours trompeur, une manipulation, et alors il faut avoir à l’esprit que l’on s’adresse en réalité aux spectateurs de la conversation. Cela peut s’avérer utile, précieux, efficace, mais cela ne signifie pas qu’agonir d’injures le gourou soit la meilleur stratégie pour ne pas passer soi-même pour un con.

On peut aussi chercher à comprendre les raisons pour lesquelles cette opinion est défendue. C’est une démarche honorable que de demander à l’autre de nous expliquer pourquoi il pense ce qu’il pense afin d’avoir la chance d’être convaincu si jamais sa position s’avérait solide. Ceci relève de l’entretien épistémique, et nous devrions tous essayer plus souvent de nous y adonner.

Mais le con est souvent celui qui pense que changer d’avis est une marque de faiblesse, voire de bêtise. Le con est en effet mal armé pour reconnaître la connerie. Il manque de métacognition, c’est-à-dire de l’exercice réflexif de la pensée : penser à comment je pense, à pourquoi  je le pense. Le con est la proie consentante de l’effet Dunning-Kruger.

Nota Bene : des esprits chagrin voudront voir dans cet article le désir de l’auteur de traiter de cons tous ses contradicteurs. D’abord, c’est faux, car je trouve souvent très bénéfique de recevoir des critiques. Ensuite, notez comme cela ressemble à une mauvaise gestion de la deuxième question de ma petite liste.

 

Socrate n’était pas un con

Ces trois questions, en réalité, reviennent à ce qu’on appelle « les trois tamis de Socrate » sans qu’on soit sûr que la paternité lui revienne. Mais l’Effet Mathieu a fait ici son office.

« Un homme accourut un jour vers Socrate le Sage :

— II faut absolument que je te raconte, dit-il, visiblement excité, aurais-tu jamais cru cela ? Tu sais, ton ami…

— Arrête ! l’interrompt Socrate, as-tu passé ce que tu désires si ardemment me communiquer par les trois cribles ?

— Que veux-tu dire ?

— Le premier crible est celui de la vérité ; ce que tu as à me dire, est-ce absolument vrai ?

— Je le pense, reprit l’autre, mais enfin, je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, c’est un camarade, Untel, qui m’a confié sous le sceau du secret que…

— Le deuxième crible, interrompt à nouveau Socrate, est celui de la bonté ; ce que tu vas me dire, est-ce une chose bonne ? Parles-tu en bien de ton prochain ?

— Pas précisément, plutôt le contraire.

— Le troisième crible enfin est celui de la nécessité ; est-il absolument indispensable que je sache ce qui semble te mettre en un tel émoi ?

— Indispensable ? Non, pas tout à fait, mais enfin, je pensais…

— Eh bien, mon ami, si ce que tu as à me dire n’est ni indispensable, ni charitable, ni incontestablement vrai, pourquoi le colporter ? Efface-le de ta mémoire et parlons de choses plus sages. »

(Source Wikipédia)

 

Débarquer en croyant faire la leçon à qui en sait plus que moi, c’est prendre le risque de m’éloigner du vrai (1). Présupposer des intentions, croire savoir un motif qu’en réalité j’ignore, c’est courir le risque d’agir mal (2). Enfin, ne pas se demander ce que j’apporte avant de prendre la parole, c’est risquer de gaspiller le temps et l’énergie de tout le monde avec des propos tout sauf nécessaires (3).

 

Beau et con à la fois !

Être simplement un peu con de temps en temps, ce n’est pas grave en soi. D’autant moins quand on l’accepte (sans s’y complaire). Car le con, c’est n’importe qui, c’est tout le monde au moins une fois dans sa vie. Je suis désolé pour les fois où je me suis montré con. Nul n’est à labri de se comporter comme un con. L’admettre, ce n’est pas se ranger soi-même ou quiconque dans une case, mais c’est faire un effort vers plus de rationalité en s’efforçant de se tenir éloigné des comportements, des automatismes, des facilités qui peuvent faire de nous, l’espace d’un instant ou pour toute la vie un con de compétition.

 

  1. Je le précise pour éviter les remarques à la con qui voudraient croire que ce genre de billet a une prétention académique.
  2. Nous utilisons ici « enfoiré » pour désigner des personnes animées d’intentions hostiles et égoïstes. Cet usage n’a rien de canonique, et il est peut-être con.
15 réponses
  1. Errensuge
    Errensuge dit :

    Vous n’avez visiblement pas lu le texte ci-dessus. Sans quoi vous auriez compris la bêtise de vos propos …

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  2. Nicolas
    Nicolas dit :

    Hihi

    Juste un détail : dans la traduction, « en faire plus » me semblerait plus approprié que « en dire plus ». La personne dit qu’elle a déjà un doctorat et qu’en gros en avoir un deuxième par exemple serait un peu excessif.

    J’ai passé les trois cribles avant d’écrire ça

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    • Wellington Yueh
      Wellington Yueh dit :

      Bien vu ! Je ne suis pas super fort en anglais mais il me semble aussi qu’on est plus proche avec ta traduction. Et du coup, un doctorat en astrophysique, c’est certes de la vraie science, mais ça ne confère pas une expertise en climatologie. Du coup, même si le détracteur est clairement un con, la réplique tient plus de l’argument d’autorité que du vrai clouage de bec.

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      • jeanbat
        jeanbat dit :

        Ce n’est pas parceque l’on dit que l’on a un doctorat en astrophysique que l’on dit que l’on est expert de tout (ne pas preter d’intention). On peut très bien juste répondre à « faire de la vrai science ».

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  3. Julia
    Julia dit :

    Cette réflexion s’applique-t-elle uniquement à ce qui EST (la science), ou aussi à ce qui DEVRAIT ÊTRE (la politique) ? Dans le second cas, comment accorder ces principes « anti-con » avec une militance politique raisonnée, respectueuse et constructive ? De mon point de vue, cela ne me semble pas être encore le cas aujourd’hui… Mais je garde espoir 😉

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  4. Zorglub
    Zorglub dit :

    C’est dommage comme exemple, un docteur en astrophysique est peut-être un idiot total en climatologie. C’est un appel à l’autorité ?

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  5. Romain
    Romain dit :

    bonjour,
    En fin de premier paragraphe: « parce qu’ils se comportent ainsi », et pas parce qu’ils se comportement ainsi ».
    Dans « 3. Quel est le but de commentaire… » 2ème paragraphe « notre but peut être  » et non « peut-être », je crois bien.
    A part ça, très bien écrit, drôle et tellement vrai. Et il est que tout le monde est un jour con. Que celui qui n’a jamais été con me jette la première pierre, et qu’accessoirement, passe pour un con…

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  6. Rosse
    Rosse dit :

    Je voudrais ajouter que le con parle souvent de lui. Par exemple moi, ‘:\ , j’essaie de rentrer dans le paradigme de l’autre, de le comparer avec le mien. Et je cherche a comprendre pourquoi il pense ce qu’il pense. J’essai de le cerner, de le mettre dans une case, je l’analyse. C’est pas bien? Es-ce con de faire ainsi?
    Je me rend compte de la violence que c’est de mettre les déterminismes des gens sous leur nez. Moi j’ai accepté mes déterminismes, je suis déterministe, mais c’est loin d’être le cas pour tout le monde. Et c’est perçu comme une grosse agression d’expliquer pourquoi il dit/est/pense ce qu’il dit/est/pense, une violation virtuelle du libre arbitre.

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  7. Clad
    Clad dit :

    Merci pour cette invitation à l’autocritique. Une question quand même : y’a pas longtemps j’ai été amené à lancer la première insulte au bout de quelques commentaires argumentés d’une publication Facebook d’un ami ayant photographié les traînées de condensation de nombreux avions. Je n’ai pas pu me retenir quand il a dérivé vers une autre théorie du complot en parlant des vaccins… Je savais qu’il y avait un certain nombre de lecteurs et que ça restait dans la sphère privée et je me suis dit qu’ayant amené tous les arguments et preuves à mon interlocuteur, il fallait sans doute faire réagir les gens et les forcer à prendre position en lançant des invectives. Parce que cette histoire de chemtrail, parmi la plupart des gens qui n’y ont pas trop réfléchit, il y en a plein qui se laisseront convaincre de façon passive en voyant à droite et à gauche des photos de traînées, vu que c’est à la mode, avec des commentaires banals côtoyant des « encore ce poison » etc.. et personne pour dire « bah oui c’est juste des avions quoi y’a rien d’extraordinaire ». Arriver et jeter un pavé dans la marre ça peut amener les gens à prendre position et à se mettre à réfléchir

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  8. jeanbat
    jeanbat dit :

    Il répond à « faire de la vrai science » => docteur en …
    Ce n’est pas un argument d’autorité car il ne dit pas donc j’ai raison sur le climat. Il ne s’est pas prononcé sur la question on peut supposer qu’il suis le consensus scientifique.

    Répondre

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