Lucy de Luc Besson — Où est l’intelligence ?

En voilà une bonne question !

Les réactions au billet précédent (Portrait robot de l’ignorance) où la règle des 10% était utilisée comme simple exemple m’ont incité à aller jeter sérieusement un œil sur le film Lucy. Je ne comptais pas faire de billet sur ce film, ce blog n’a a priori pas vocation à faire de la critique cinéma. Pour tout dire, je n’avais même pas envie de voir ce film dont l’argument, l’infâmeuse règle des 10%, me semble un enfantillage qui ne devrait pas exciter un grand garçon comme Luc Besson contre lequel je ne nourris(sais) aucune forme d’animosité.

Le présent article sera donc le point de vue forcément pointilleux et agaçant d’une personne attachée à la qualité de la vulgarisation de la science, c’est-à-dire la transmission des concepts et des résultats vers un public qui n’a pas nécessairement les clefs pour comprendre l’état actuel des connaissances sur le monde. Il n’y aura ici aucune analyse de la composition de l’image ou de la musique, du jeu des comédiens, aucun commentaire sur la technique ou les effets spéciaux, aucune mise en perspective dans la filmographie des intervenants. Je m’attacherai au propos : les idées, les concepts, les personnages, les valeurs. Et ce sera suffisant pour avoir un article assez long comme ça. À ceux qui désirent une critique mordante sur le film scène par scène, je suggère en complément la lecture du très bon article de Odieux Connard que je suis allé consulter après avoir rédigé ce texte.

 

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Lançons-nous : Lucy, écrit et réalisé par Luc Besson.

 Premier point : avec ce film on ne s’attend pas à de la hard science-fiction avec tout un tas de concepts pointus. Luc Besson fait plutôt dans le divertissement, et cela ne pose aucun problème en soi. Le divertissement de qualité est un aspect fondamental du cinéma, il ne sera donc pas question pour moi d’exiger un film « sérieux » ou didactique. Mais l’argument du film, la règle des 10%, totalement contre-scientifique, est embrassé tout au long du film sans jamais être remis en question, même par un personnage mineur. Est-il interdit de penser dans ce film ?

 Après une scène d’introduction incohérente, nous rejoignons le personnage du scientifique dans le décor classieux d’une conférence sur ses travaux de recherche des vingt dernières années. Le Professeur pose les jalons du film avec des phrases dont chacune constitue une bonne raison de ne pas payer 10€ pour se les entendre dire, même avec la jolie voix de Benoit Allemane :

Aïe, la science.

  • « La vie est apparue il y  a 1 milliard d’années. » Cette bêtise est dite trois fois dans le film. Un collégien sachant utiliser Wikipédia aurait pu renseigner Besson. Dommage qu’il n’en ait pas trouvé autour de lui

Ensuite on nous apprend que :

  • «  La plupart des espèces animales n’utilisent que 3 à 4% de leurs capacités cérébrales. »
  • « L’humain qui est au sommet de la chaine animale. », nous avons donc un film anthropocentriste qui contribue à ruiner les efforts des scientifiques qui veulent faire évoluer notre vision de la biosphère. Que ceux qui se sont laissés abuser visionnent d’urgence Espèces d’espèces qui les réconciliera avec la clarté scientifique et la beauté de la nature.
  • « Le dauphin utilise près de 20% de ce que son cerveau a de potentiel » nous dit-on. Et c’est pour ça qu’il a acquis le sonar… well. On pourrait parler longtemps des idées stupides que cela implique, et sans doute Besson n’avait-il pas besoin de placer cette phrase dans la bouche de son pauvre professeur. Le Grand Bleu suffisait largement pour nous montrer son amour légitime des cétacés.

 

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C’est pas comme ça que ça marche, Luc.

 

Mais, tenez-vous bien parce que la déplorable teneur anti-scientifique du film est claire dans la phrase qui arrive peu après :

  • « Darwin, unanimement reconnu comme fou quand il a présenté sa théorie de l’évolution. ».

Là où, en dépit de la politesse et de la bienséance, on a envie de se montrer un tantinet critique avec le gentil cinéaste, c’est que cette phrase est complètement fausse. Darwin n’a jamais été pris pour un fou par la communauté des savants. Ce sont les esprits religieux qui l’ont conspué.

Darwin n’a certes jamais abouti à la compréhension de l’héritabilité des caractères du vivant, et il avait à cet égard des idées erronées, mais ces idées-là il ne les a jamais incorporées dans sa théorie qui, elle, était reconnue comme un travail scientifique de premier ordre. Le professeur du film a donc tort de prendre Darwin pour exemple quand il déblatère des âneries sans pendre la peine de chercher à étayer ses propos.

Et un peu plus tard le Professeur nous dira :

  • « la première femme de l’humanité s’appelait Lucy» ce qui est un non-sens absolu sur l’identité du fossile « Lucy », une phrase qu’aucun scientifique un tant soit peu sobre et non-sénile ne pourrait prononcer dans aucun univers fictif n’ayant pas pour but de susciter l’hilarité ou la consternation. À l’avenir, Luc Besson devrait penser à faire corriger son script par un ou deux collégiens un peu intéressés par les sciences naturelles.

 

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Lucie n’est pas « la première femme de l’humanité ». Il n’existe PAS de « première femme de l’humanité »

 

Alors oui, ceci est un film de divertissement. Mais un film qui sera vu par 50 ou 100 millions de spectateurs, c’est-à-dire sensiblement plus que ce billet n’aura de lecteurs, a quelques obligations morales. J’en veux pour preuve que la loi interdit par exemple l’apologie de la haine et les appels à la violence, même au nom du divertissement.

Dépeindre le monde de la science de cette manière est navrant. Qu’avons-nous ? Un docte professeur qui délivre ex-cathedra une hypothèse qu’il n’essaie pas de prouver ni de réfuter et qui s’avère juste en dépit de la communauté des savants qui fait ici un peu de figuration en tant que faire-valoir. Comme dans toutes les œuvres de fiction, on demande au spectateur de suspendre son incrédulité. Mais attention : crédulité doit-il rimer avec débilité ? Les excellents films et romans de science-fiction sont assez nombreux pour montrer qu’un divertissement intelligent et cohérent est possible. Dans un monde où le créationnisme et toutes les formes de fanatisme ou de lobby n’en finissent pas de s’en prendre à la science pour décrédibiliser les conclusions qui leur déplaisent, nous n’avons pas besoin d’un film comme Lucy !

 

Cette brave Lucy.1428608-lucy-le-nouveau-film-de-luc-besson-950x0-1

Reprenons le cours du film, et voyons voir cette brave Lucy qui par l’action d’une drogue bleue (sûrement inspirée par les cristaux de W.W. Heisenberg) développe soudain ses capacités cérébrales. Pensez ! en lieux et places des 10% que nous utilisons vous et moi, elle passe directement à 20%, (comme les dauphins).

Et alors que se passe-t-il ? C’est là que l’idéologie du film, déjà anti-scientifique, se met à sentir vraiment mais alors vraiment très mauvais (si, si). La petite dame qui a passé les 10 dernières minutes à chialer parce qu’elle ne s’attendait pas à croiser sans raison la route d’un cartel de la drogue aux méthodes caricaturalement imbéciles et sanglantes, se mue sans aucune transition, d’un coup d’un seul, en une tueuse implacable insensible à la douleur, experte en balistique, en médecine, apte à décider qu’un malade en bloc opératoire n’a aucune chance de survie ce qui l’autorise à lui tirer dessus sous les yeux des médecins qui s’en offusquent pendant environ quatre secondes avant de papoter embryologie avec elle. Bien sûr, en quelques minutes, Lucy acquière la maitrise du chinois sans avoir besoin de s’y entrainer. Très ironiquement, on ne la voit jamais apprendre, c’est-à-dire procéder par essai et erreur comme le Spiderman de Sam Raimi par exemple. Ce film n’a donc absolument rien compris ou bien rien à dire ou encore rien à carrer de l’apprentissage qui est, rappelons-le, le seul moyen que nous avons… d’apprendre… des trucs.

Non, non, surtout pas d’apprentissage. À la place, nous avons une drogue qui rend savant, une potion magique : un élixir de secte.

Pourquoi ai-je parlé d’idéologie malodorante ? Nous sommes en  présence d’un film qui nous montre qu’un surplus d’intelligence transforme un être humain considérablement moyen en horrible machine insensible, au mépris de ce que nous savons de l’intelligence émotionnelle et de l’empathie : les êtres humains les plus empathiques ne sont pas les plus stupides, monsieur Besson. Or, c’est implicitement la thèse du film, même si j’ose croire que ce n’est pas le message, parce que ce serait quand même un comble qu’un film sur l’intelligence véhicule des idées anti-intellectuelles.

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 « Je sens la rotation de la Terre (…) je sens mon cerveau. » nous dit Lucy, c’est-à-dire deux impossibilités pures et simples qui sont censées nous impressionner… Mais qui sont deux nouvelles injures envers la partie du public qui n’a pas eu envie de débrancher son cerveau aussitôt qu’il a posé ses fesses dans le fauteuil. Dans la même conversation, Lucy se souvient d’évènements datant de sa toute petite enfance… et du temps où elle était encore dans le ventre de sa mère.

Bon, autant vous dire tout de suite que les zones de cerveau dévolues à la mémoire à long terme ne se mettent en place que vers trois ans et demi, et qu’on considère quasi-impossible les souvenir plus anciens. Le film entretient l’idée inverse. Quand on sait le scandale des faux souvenirs induits par certaines psychothérapies, les drames familiaux et personnels engendrés par cette idée qu’on peut retrouver des souvenir enfouis, y compris intra-utérins, on songe qu’il n’était pas très utile que ce blockbuster revitalise cette fable malfaisante.

Un peu d’embryologie ? Oui, mais très peu.

Lucy développe ses capacités parce qu’elle a malencontreusement absorbé une dose de la drogue bleue, une toute nouvelle substance que des mafieux chinois/coréens testent vite fait au début du film sur un pauvre hère exécuté deux minutes plus tard (brillant !). Les brillants mafieux cachent des gros sachets de 500 grammes dans l’abdomen d’inconnus dans le but de passer les douanes européennes (technique extraordinairement peu originale déjà utilisée — en moins gore— par les narcotrafiquants de base du monde réel.) La drogue en question est du CPH4 (rien à voir avec la vrai CPH4 des scientifiques, mais là on pardonnera), un nom que les brillants dealers ont gentiment mentionné à l’héroïne, probablement dans le but qu’elle ne puisse jamais en parler. On apprend que la molécule existerait en quantité infime chez la femme enceinte.

« Elle donne au fœtus l’énergie pour fabriquer tous les os de son corps. » Cette phrase prononcée par un médecin taïwanais mérite un WTF majuscule, d’autant qu’il ajoute que c’est l’équivalent d’une bombe atomique pour le foetus. Nous sommes donc supposés trouver ça très impressionnant et pas du tout stupide, et on veut bien faire des efforts mais sur le coup c’est quand même dur à avaler.

Dans une interview au Journal du Dimanche, Luc Besson dit ceci

« CPH 4 est un nom inventé pour désigner le produit du film. Mais la molécule existe. Elle est produite par la femme enceinte dès la sixième semaine de grossesse, ce qui permet au bébé de fabriquer notamment ses os… Au cinéma, quand on mélange le vrai et le faux, tout paraît vrai ! »

Luc Besson dit avoir travaillé avec des scientifiques, et l’un d’eux aurait déclaré: « Ce scénario est quand même troublant. On a vraiment l’impression que ça pourrait être vrai. »

On pourrait être tenté d’expliquer la phrase du scientifique par une forme de politesse un peu lâche… Mais oui, tout parait vrai. C’est d’ailleurs le problème ! Rien ne parait vrai dans Star Wars ni dans le Hobbit et pourtant ces films sont des divertissements réussis. Paraitre vrai n’est pas requis pour divertir. Ce qui est attendu d’un film c’est de la cohérence, pas de la pseudoscience ; la pseudoscience est nocive à la société. En multipliant les phrases à contre-sens de ce que nous savons sur le monde, le film échoue à offrir cette cohérence tout en prêtant main forte à la pensée pseudoscientifique.

 

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 Le surnaturel.

Environ deux petites heures se sont écoulées depuis que Lucy est sur le chemin de la transcendance (nous ne sommes pas dupes). Elle commence à voir en surimpression les flux de sève dans un arbre, y compris dans les racines à travers le sol. Idem pour les humains qu’elle lit à livre ouvert. À ce moment, soyons clair, nous sommes dans le surnaturel. Bas de gamme. TGCM[1]

Non seulement nous avons quitté le monde de la science-fiction avec des capacités qui violent allègrement la biologie et la physique, mais en plus la psychologie du personnage principal, aussi expressive qu’un lave-linge débranché, décide de dire « merde » à la logique.

Notre Sur-femme bute un chauffeur de taxi qui ne parle pas sa langue, retrouve le méchant trafiquant, massacre ses sbires en tirant à travers les portes, et lit carrément dans les pensées du vilain. Après ces hauts faits, Lucy épargne le grand méchant, afin d’être bien certaine que nous aurons droit à la désastreuse scène de mitraillettes et de pistolets de la fin.

Comme de bien entendu, quand Lucy pose les doigts sur un ordinateur, il fonctionne comme s’il avait pris quatre doses de la drogue bleue. Licence cinématographique, arguera-t-on. Sans doute. Mais licence cliché, stupide et incohérente avec la nature biochimique des phénomènes au cœur de «l’intrigue ».

Bientôt Lucy arrive à 28%, elle se connecte donc au téléviseur de Morgan Freeman : « Votre théorie n’est pas qu’une théorie. » dit-elle juste après avoir lu les 10734 pages des travaux du Professeur qui défend l’idée que nous n’utilisons que 10% de notre cerveau. On aurait pu espérer que dans le mouvement elle ait appris ce que voulait dire le mot théorie, pour de vrai. Pas de chance. Au temps pour la démonstration de sa super intelligence

« Je contrôle les champs électriques et les champs magnétiques. Pas tous. Seulement les plus basiques : la télévision, les téléphones, la radio

— C’est incroyable. (oui, ça c’est vrai).

— Je ne ressens plus ni peur, ni douleur, ni désir. »

brai-10pcLe respect des concepts.

Cessons,  à partir de maintenant, de nous attarder sur l’incrédulité que suscitent les capacités complètement surnaturelles de la dame qui se transforme en brune ou en blonde à volonté et en l’espace d’une seconde. Histoire de ne pas passer pour un sinistre scientiste (même si c’est sans doute déjà trop tard), je me permets de rappeler que dans le film Transcendance, bien que décevant par bien des aspects, tout ce qui arrive au personnage de Johnny Depp est compréhensible. Dans Transcendance, il n’y a jamais rupture du contrat tacite avec le spectateur (le contrat selon lequel on accepte de croire l’histoire tandis que le cinéaste promet de ne pas nous faire avaler de la m…). Même si le film n’assume sans doute pas toutes ses idées, il les apporte avec un minimum de respect pour la logique et en ménageant l’espace conceptuel qui nous permet de comprendre comment se déploient les capacités du personnage principal. Le réalisateur nous raconte une histoire dans laquelle on nous donne la possibilité (divertissante et intrigante !) de croire qu’une superintelligence a acquis la capacité d’agir sur la matière. Ce travail sur l’espace conceptuel n’a tout simplement pas été pensé avec Lucy.

« Le seul but de la vie a toujours été la transmission des connaissances acquises. » nous dit monsieur le scientifique… Bonjour, je suis lamarckiste parce que je n’ai jamais rien compris à Darwin et à la génétique. Youpi.

30%

La voici polyglotte sans aucun entrainement. Le film semble vouloir nous dire que la connaissance se trouve dans une sphère immatérielle à laquelle Lucy peut accéder. Mais attendez… Est-ce que cette vision platonicienne de l’épistémologie n’est pas archi-périmée depuis au moins deux siècles ? Bigre !

40%

Alors là, c’est curieux. Le montage cherche apparemment à nous inciter à penser une chose impensable : à ce niveau d’intelligence les cellules de la dame décident de prendre leur indépendance. Parce que vous comprenez la drogue est en train de la tuer, donc « les cellules ont le choix entre reproduction et immortalité ». Débrouillez-vous avec ça, c’est tout ce que le film vous donne.

Besson n’a PAS COMPRIS que les cellules ne choisissent pas leur destin pour de vrai et que l’immortalité, c’est possible chez une cellule libre mais pas chez un organisme.

Dans la même interview que plus haut, Luc Besson dit « Il y a dix ans, j’ai eu la chance, au cours d’un dîner officiel, de me retrouver assis auprès d’une chercheuse qui travaillait sur les cellules cancéreuses. J’ai appris qu’une cellule n’a que deux façons de traverser le temps : devenir immortelle ou se reproduire, ce qui est le système choisi par l’être humain. Ça m’a passionné.»

Mais oui, c’est passionnant. Mais dans ce cas il faut sortir votre chéquier pour financer un remake de « Il était une fois la Vie », ce sera plus utile, et notamment à vous, monsieur Besson. Cela vous permettra de cesser de croire que l’intelligence se trouve au niveau des cellules individuelles qui prennent leurs décisions comme des grandes en s’inspirant de la sagesse immanente du cosmos.

Sans qu’on n’ait rien demandé, voici Lucy qui se désintègre littéralement dans les toilettes d’un avion. Et puis après un petit shoot aux cristaux bleus, elle retrouve sa forme normale et nous n’évoquerons plus jamais ce passage gênant.

Première pause absolument indispensable dans le visionnage du film. Courage !

50%

« On ne meurt jamais vraiment. » nous dit Lucy en conduisant comme une cinglée dans Paris. Allez savoir ce que ça veut dire, vu qu’on n’en reparlera plus jamais.

Tiens, faisons un point sur le personnage principal. Depuis sa « mutation », Lucy n’a traversé aucun cas de conscience, aucune crise, aucune angoisse, aucune émotion, aucun questionnement : 100% d’action brutale. Elle tue, elle cause des accidents, elle moleste sans jamais s’excuser ni donner l’impression d’en avoir quoi que ce soit à faire. Son seul objectif est de récupérer tous les sachets de la drogue bleue. Non, mais dites, ce personnage est prodigieusement antipathique ! Bien sûr, pour nous faire oublier cela, les méchants sbires coréens armés jusqu’aux dents font un come-back au commissariat pour une séance de fusillade et de bazookage que l’on chiffrera généreusement à 1,08% d’activité cérébrale scénaristique.brain-exercising

Faisons une petite pause pour nous interroger. Ces messieurs asiatiques massacrent et se font tuer en masse en plein jour à Paris pour récupérer 4 sachets de drogue… qui valent une telle fortune qu’une heure plus tôt ils les fourguaient à coup de bistouri dans le buffet de quatre clampins chargés de jouer les mules comme des narcotrafiquants de base. On serait tenté d’y voir une contradiction pour peu qu’on applique un traitement critique calibré pour les séries Z, alors soyons un peu plus indulgent et considérons qu’il n’y a nulle contradiction, car de toute évidence dans ce nouveau concept aucune cohérence n’est requise : c’est pur divertissement. En sortant, pensez à acheter du Coca-cola.

60%

Avec une fracassante démonstration de ses pouvoirs télékinésiques dans une scène à main armée où, pour une raison inexistante, personne n’est tué, la gentille héroïne embrasse sur la bouche le policier inutile qui joue les seconds rôles. Elle dit que c’est « pour se souvenir ». Ne cherchez pas, on ne reviendra plus jamais là-dessus non plus.

Maintenant qu’elle a récupéré toute la drogue du marché européen, il est temps pour Lucy de travailler avec des scientifiques pour essayer de transmettre les connaissances qu’elle a accumulé… Euh… qu’elle a accumulé en son for intérieur, sans doute, à partir des annales akashiques ou bien de la sphère des idées ou bien… on ne sait pas et on ne s’y intéresse pas, on a décidé de confondre totalement les notions d’intelligence et de connaissance, sûrement parce que c’est plus divertissant. Mais comme il est hors de question de faire l’économie d’une nouvelle démonstration de sa badassitude auprès des messieurs en blouse blanche, Lucy traumatise un chercheur en ramenant à la surface de sa conscience les souvenirs tragiques de la mort de sa petite fille, juste histoire de lui montrer ce qu’elle sait faire. L’intelligence de ce comportement est saisissante.

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« Les humains se considèrent uniques, ils sont donc enraciné toute leur conception de l’existence sur leur unicité. Un est l’unité de mesure. (…) 1+1 n’a jamais été égal à 2. Il n’existe en fait aucun nombre et aucune lettre. Nous avons codifié notre existence pour la réduire à notre taille. Etc. » En accélérant un enregistrement qui montre une voiture sur une route, voilà t’y pas que la voiture disparait ce qui permet à Lucy de conclure « Il n’y a aucun preuve de son existence. Le temps donne une légitimité à son existence. La seule unité de mesure est temporelle.  »

Comment dire ? Nous sommes en présence d’un prétentieux galimatias sous-philosophique pseudo-intellectuel qui mélange et méprise des notions que l’auteur n’a visiblement pas cherché à comprendre avant d’en faire de la bouillie pour ado bouffeur de pop-corn. Si on résume : il n’y a aucun affect dans ce film (puisque l’héroïne est infecte)… et maintenant voilà qu’il n’y a plus aucun intellect non plus (mais honnêtement on savait déjà qu’on empruntait cette route). L’amour du nanar constitue peut-être l’unique raison valable de poursuivre le visionnage.

Le souffle court, Lucy, l’être humain le plus intelligent de toute l’Histoire nous livre son eurêka :

« Le temps apporte la preuve de l’existence de la matière. Sans le temps nous n’existons pas. »

Voui. Eh bien voilà qui est à la fois totalement faux et trivialement vrai, parce que Jules César a existé, peu importe le temps écoulé depuis sa mort, ou celui écoulé avant sa naissance, et puis surtout sans le temps, on ne fait pas grand-chose ma bonne dame, même une mauvaise mayonnaise ou un film tout nul. Il a fallu que Madame Lucy atteigne un niveau correspondant à 600% de ses aptitudes initiales (60% d’utilisation de son cerveau, donc) pour faire cette brillante découverte accessible à un enfant de douze ans un peu dégourdi qui ne passe pas son temps à regarder des mauvaises séries à la télé. Il devient lassant, même dans ces lignes, de répéter combien ce film sur l’intelligence manque cruellement du matériau éponyme. On n’avait sans doute pas vu film à gros budget aussi littéralement débile depuis Prometheus de Ridley Scott. Il devrait rester pour longtemps l’exemple même de ce que le cinéma à gros budget fait de pire. Même s’il s’agit de divertissement, osons revendiquer qu’il n’est pas très divertissant d’être pris pour un gogol.

Pour dépasser les 60% Lucy doit ingurgiter tous les stocks de drogue du film afin, je cite, de pouvoir « ouvrir les dernières cellules jusqu’à leur noyau. » Derechef, ne cherchez pas, ça ne veut strictement rien dire, mais les scientifiques en carton pâte sur la pellicule sont d’accord avec elle. Et on passe à la dernière séquence du film.

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70%

On joue à Poltergeist avec des geysers de lumière qui sortent de la bouche de la dame.

80%

Bon, ben y a plus de mur. En gros, nous sommes dans la Matrice. Mais Keanu Reeves s’est absenté.

90%

  Lucy se téléporte sur le champ de Mars puis à Etretat, traverse l’Atlantique, arrête le temps, revient dans le passé, fait coucou à Lucy (vous savez, l’australopithèque), fait un tour dans la galaxie, croise des spermatozoïdes de quatorze trillions de kilomètres dans un siphon intersidéral, tout va bien.. Les images sont jolies.

99%

A ce moment là le méchant trafiquant asiatique pointe son arme sur le corps inerte de Lucy, et le gentil policier le flingue juste à temps. On a vraiment cru qu’il allait la tuer avant qu’elle n’était atteint les…

100%.

Pouf. Disparue.

« Je suis partout » dit Lucy sur le téléphone portable du gentil policier au bisou.

La voix off de l’actrice conclut :

« La vie nous a été donnés il y  a un milliard d’années  (rebelotte). Maintenant vous savez quoi en faire. »

Bon. Ben. Dieu est blonde.

Amen.

Quelle ambition ?

Ok, donc nous sommes bien en présence d’un film moralisateur qui a l’ambition de nous faire réfléchir en torturant toutes les notions qu’il aborde tout au long d’un scénario jalonné de clichés, de dialogues stupides, de personnages insipides et de scènes de baston autour d’une héroïne antipathique.

Pardon d’être direct, mais nous n’avons pas besoin de ce genre de film aux explosions et cascades distrayantes pour que les gens améliorent leur regard sur les notions d’intelligence, d’évolution, de conscience, de technologie, etc. En prenant l’angle d’un récit étayé par un alibi « scientifique », Besson fait du mal à l’image de la science et a sa compréhension auprès du grand public. Les 50 ou 100 millions de spectateurs, quant bien même certains d’entre eux aimeront sans doute le film pour le morceau de divertissement qu’il est, méritaient tous qu’en 2014 on leur présente un spectacle plus respectueux de leur intelligence à eux.

Messieurs et mesdames les cinéastes : vous n’avez plus le droit de faire ce genre de film quand vous disposez de quelques dizaines d’euros pour payer un resto à deux doctorants en sciences qui peuvent vous corriger votre scénario histoire qu’il dépasse les 10% de leur capacité auxquels vous les limitez.

 —-

[1] Ta Gueule C’est Magique. Pardonnez mon langage, c’est une formule consacrée.

13 réponses
  1. Acermendax
    Acermendax dit :

    «Quand Lucy progresse dans son éveil, elle devient froidement rationnelle». Dans votre commentaire, vous opposez rationnalité et humanité. Toutes mes excuses, mais : si c’est ce que vous avez retenu du film, alors j’ai raison de m’inquiéter de l’idéologie anti-intellectuelle qu’il véhicule.
    J’ai la ferme opinion que nous devons questionner nos divertissements parce qu’ils en disent long sur notre société.
    Panem et circenses

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    • siegfried Lemeilleur
      siegfried Lemeilleur dit :

      La plupart des sentiments ne sont pas rationnels, la colère, l’amour par exemple ne sont pas rationnel.

      Lucy devient en gros une machine, d’ailleurs à la fin elle se transforme en ordinateur pour montrer ça.

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    • Clémentine B
      Clémentine B dit :

      Ce film n’est pas cohérent avec lui-même. Je ne viens de voir que la bande annonce et il n’y a aucun univers cohérent dans lequel  » utiliser 100% de ses capacités cérébrales  » donne le pouvoir de faire tomber dix hommes à terre.

      Par ailleurs, le principal reproche de l’article c’est que ce film revendique sa réalité, il n’y a pas apparemment – je ne l’ai pas vu et ne le verrai pas – pas un seul moment où il prétend évoluer dans un univers ni même une époque différents des nôtres. C’est l’exemple fameux parce que tout à fait pertinent de Georges Lucas : Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine. Une simple phrase grâce à laquelle il établit le contrat avec le spectateur que tout ce qui va se dérouler évolue selon une cohérence propre qui n’a pas vocation d’être dans l’univers réel.

      Lucy ne fait pas ce travail. Il balance des idées scientifiques fausses à tour de bras à un public de plus en plus naïf sans se fendre d’un sous-titre qui aurait au moins la décence d’avouer que ce qui est dit n’est pas réel.

      On nous aurait dit  » en l’an 3400 une pilule bleue apporte toute la connaissance des choses et donne aux êtres humains des pouvoirs de télékinésie  » c’est barbare mais c’est cohérent avec le reste du film. On nous dit  » aujourd’hui utiliser 100% de notre cerveau et rien à foutre si cette phrase ne veut biologiquement absolument rien dire permet d’apprendre le chinois et de buter des gens sans aucun remord puis de se transformer en fucking Jean de X-Men » je suis désolée mais même le postulat de cohérence est raté.

      Et puis je ne vois pas en quoi buter un chauffeur de taxi qui ne parle pas la langue est un acte rationalisé. La fin de Watch Men est un acte rationalisé. Le comportement de Lucy est digne d’un enfant de cinq ans à qui on a foutu un flingue dans les mains et dit  » tue les méchants et trouve le trésor. « 

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  2. siegfried Lemeilleur
    siegfried Lemeilleur dit :

    Alors j’ai un petit commentaire à faire, en tout premier, Lucy est un film.

    On me dirait dans un film que la terre est plate, je l’accepterais sans demander de preuve supplémentaires, tout en sachant que la terre est ronde. Si après dans le même film on dit que la terre est ronde, alors elle là il y a une erreur, puisque dans ce monde, la terre est plate.

    Personnellement, le seul reproche que je ferais à Lucy c’est qu’il est trop court.

    L’idéologie malodorante que vous voyez n’y est pas. Quand Lucy progresse dans son éveil, elle devient froidement rationnelle, mais elle a peur de cette froideur, elle montre qu’elle essaye tout de même de rester humaine, .

    Passons aux 10% de Lucy … c’est un effet d’ambiance, c’est pour ça que périodiquement on montre le niveau d’éveil de Lucy, pour dire sans une seule parole qu’elle est devenue plus forte et pour nous faire attendre les 100%, c’est exactement pour la même raison que Lucy fait tomber tout les flic d’un seul mouvement, mais abat les chinois un par un, c’est un effet d’ambiance. Le premier (les 10%) est réussi, mais je suis plus mitigé sur le second, qui arrive avec de trop gros sabots.

    Le film reste cohérent envers lui-même, on n’est pas dans le monde réel, donc si Lucy est une super-héroïne en mangeant trois cachets bleu, c’est normal.

    Je trouve que c’est dommage d’engueuler un bon divertissement juste parce que certaines personnes ne sont pas capable de faire la différence entre fiction est réalité.

    Répondre
  3. Anonymous
    Anonymous dit :

    Très bien ce billet !
    Je suis 100% d’accord : un divertissement ne doit pas être le prétexte à faire avaler des contre-vérités ni à entretenir des croyances d’un autre âge.
    Mais Besson s’intéresse-t-il à faire reculer l’ignorance lorsque cette ignorance lui sert à bien vendre sa cam?
    Le vrai problème, c’est que Besson est loin d’être le seul réalisateur peu scrupuleux…

    Répondre
  4. Akasame
    Akasame dit :

    « je suggère en complément la lecture du très bon article de Odieux Connard que je suis allé consulter après avoir rédigER ce texte. » :'(

    Répondre
  5. Laure
    Laure dit :

    En parcourant la sécheresse critique de certains commentaires, je me dis que le film Lucy est bien plus riche et vous invite justement à lâcher votre Science pour partir avant tout de vos réflexions personnelles… Les plus grands savants sont ceux qui ont été capables de tout penser sans frontière et sans froideur, sans se cantonner à des savoirs préétablis 🙂 La réalité et la fiction se nourrissent l’une et l’autre, de nombreux écrits de science-fiction se sont avérés vrais dans le futur. Je conçois que ce film se laisse aller à de nombreuses approximations mais quel film prétend instruire ? Lucy est un point de départ qui, lorsqu’il sait être apprécié, incite à s’intéresser soi-même à divers sujets. Le film m’a fait réfléchir et me donne envie d’en savoir plus, donc je le trouve réussi.

    Répondre
    • Acermendax
      Acermendax dit :

      «Les plus grands savants sont ceux qui ont été capables de tout penser sans frontière et sans froideur, sans se cantonner à des savoirs préétablis » Oui, mais rein de tout ça dans ce film : juste de l’ignorance et des choses complètement contraires à ce qu’on sait. Donc aucune base saine sur lesquelles fonder une pensée créatrice et rationnelle, je regrette.

      « Lâcher votre science » Jamais !! 🙂

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  6. Laure (encore)
    Laure (encore) dit :

    Je trouve également que l’on se perd à vouloir toujours critiquer ce qui ne convient pas à nos préférences. Chers amis adeptes de la « vérité » scientifique, je vous conseille les documentaires 🙂

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Relisez bien l’introduction de l’article : l’aspect « fiction et création » n’excuse pas tout. Par ailleurs, permettez-moi de revendiquer mon droit à la critique, qu’elle corresponde à vos préférences ou non. 😉

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  7. HGA
    HGA dit :

    Vous savez, je suis consommateur de manga et des théories fumeuses sur le cerveau ou le corps, j’en ai soupé des plus farfelus que ça. (Il y’a des canaux de flux de charkra dans notre corps qui nous permet de lancer du feu ! Notre corps nous permet d’utiliser le nen, une forme de ki qui si on fait un sacrifice nous permet de grand pouvoir ou bien sûr le meilleurs : Notre corps est capable de créer une sorte de double de nous habillé comme au carnaval et doté de pouvoir spéciaux qui nous sont propres. Le héros a d’ailleurs celui de balancer des poings plus vite que la vitesse de la lumière (et encore, des fois il se fait prendre de vitesse ! ) )

    Pour moi Lucy a comme intérêt son découpage qui va de 0 à 100% plutôt original et qui nous met en attente de ce qui va encore être plus impressionnant après. (« Quoi ? Si elle peut faire ça à 20%, alors qu’est-ce que ça va être à 100%…).. On aurait fait un film sur les pouvoirs ESPs ou sur de la magie, vu qu’ils sont acceptés en tant qu’élément de fiction ce billet n’aurait jamais été fait. Mais vu que cette fois ça parle de truc dans le cerveau histoire d’être original, là on y va plein pot…. Ca paye pas toujours d’être original…

    Là, on a tout simplement la transformation d’une humaine banale en un dieu tout puissant qui sait tout, voit tout, et est partout. Pour accéder à ce niveau de puissance démesuré, elle connait manifestement la « vraie » valeur de la mort (le truc qu’elle mentionnera plus là) et le fait qu’elle ne pourra plus ressentir l’amour. (Deuxième truc qu’elle ne mentionnera plus « pour se souvenir » là). Autant je comprends bien l’agacement de voir des idioties contre-scientifique balancé à tout bout de champ, autant c’est un peu idiot de faire semblant de pas comprendre là où veut en venir le film quand c’est aussi basique… Allons allons…

    Sinon le film ne se ment jamais à lui même, il balançait au début un suspens concernant le pouvoir du cerveau et à la fin utiliser 100% du cerveau devient un truc inimaginable. J’étais venu pour ça, je repars content et rigolard. L’intérêt du film n’était donc pas dans son contenu scientifique mais dans cette transformation (après, on peut trouver ça naze, je le conçois), c’est pas si éloigné de ces vieux films où l’intérêt reposait sur le morphisme entre un homme et un animal… Mais en plus over the top je suppose.

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