La zététique ne nous appartient pas

Et à vous non plus.

On peut être un brillant chercheur et croire en Dieu. Statistiquement, une grande culture scientifique est corrélée avec l’incroyance, mais cette règle générale ne dit rien sur les individus ; chacun peut y déroger. La méthode scientifique est universaliste : elle a vocation à être employée par tous et à produire des connaissances utilisables par chacun, même à ceux qui ne correspondent pas aux stéréotypes.

Le jour où des islamistes feront proprement des statistiques, les statistiques ne deviendront pas islamistes. Le jour où les fachos pratiqueront scientifiquement (l’adverbe est super important) la sociologie, la sociologie ne deviendra pas fasciste. Le jour où les écologistes feront de la physique nucléaire, cette dernière ne deviendra ni plus ni moins écolo qu’elle ne devrait l’être aujourd’hui. Le jour où les créationnistes comprendront la biologie… Vous avez saisi l’idée.

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Bien sûr les post-modernes jugeront hautement naïve cette position, parce qu’ils veulent croire être les seuls à comprendre que les humains étant ce qu’ils sont, toute activité humaine s’accompagne de relations asymétriques où les individus ont tendance à adopter les postures qui leur assurent plus de pouvoir. Mais la réalité est qu’on peut admettre ce principe et juger malgré tout que les disciplines scientifiques exercées scientifiquement sont les environnements les moins mal protégés contre ces dérives, et donc ne pas être entièrement obnubilés par toutes les possibilités d’instrumentalisation, au mépris des autres réflexions sur le sujet.

Et, bien sûr, les racistes, sexistes, suprémacistes idéologues et extrémistes de tous poils chercheront toujours à faire dire à la science ce que leurs délires leur inspirent… Et le meilleur remède n’est pas de leur abandonner ceux qui sont tentés de les écouter, mais au contraire de leur fournir de quoi ne pas se faire manipuler.

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La zététique, telle que nous la comprenons et la pratiquons, a pour dimension principale d’être une didactique des sciences et un encouragement à douter de nos convictions afin de les mettre à l’épreuve. Elle n’est pas un militantisme pro-athée, même si, par principe opposée à la pensée dogmatique, elle est nécessairement du côté de la critique de la religion. Elle n’est pas plus un courant militant gauchiste, même si le « contexte » et le « déterminisme », la prise en compte des origines des préjugés et des représentations mentales sont des notions clefs qui l’inscrivent contre l’obscurantisme et une idolâtrie des traditions.

La zététique n’est pas une doctrine anti-fasciste ou anti-ceci, elle est bien plus que cela, elle est un acide universel qui s’attaque à nos idées les moins argumentées, les moins solides, les moins vraies, les plus frelatées, corrompues, pernicieuses.

Le leitmotiv de notre équipe est de bien distinguer les individus à qui l’ont doit par principe un respect absolu (on ne tue pas les gens, on ne les torture pas, on ne les cogne pas), les idées dont on respecte seulement le droit d’exister, d’être pensées et exprimées, mais jamais d’échapper à la critique, et enfin les arguments dont le rôle est de s’en prendre plein la tête afin de nous aider à faire le tri entre les idées bonnes et celles qui méritent de finir à la poubelle.

Ne pas s’astreindre à cette discipline, c’est courir le risque de croire une idée juste parce qu’elle nous plaît et pas parce qu’elle est vraie. C’est un luxe de rentier bien portant dans une société tranquille, jouissant du privilège de jamais n’avoir à pâtir des conséquences d’une telle erreur. C’est aussi courir le risque de croire que celui qui pense différemment ne peut qu’être mon ennemi, et ça c’est un peu trop ressembler à un salaud pour prétendre dans le même temps être le gentil de l’histoire. La zététique est d’une certaine manière plus subversive que bien des militantismes. Mais elle est exigeante, et elle demande notamment de ne jamais oublier le Putain de Facteur Humain, car le PFH conduit à des résultats parfois bien éloignés de nos objectifs (en cause : les biais cognitifs, la pensée de groupe, la réactance, etc.).

J’ai déjà eu l’occasion de dire que nous devions être attentif à la violence involontaire de la démarche sceptique.

Les spécialistes de la pensée extrême et de la lutte contre les dérives sectaires savent qu’il n’existe pas de recette miracle. Néanmoins un élément crucial revient toujours : il faut garder le contact avec la personne en cours de radicalisation, car l’ostraciser, la bannir, c’est la livrer tout entière aux facteurs qui l’influencent, à une communauté ou l’entre-soi alimente la pensée extrême.

Essentialiser le camp adverse comme s’il était constitué d’individus prédestinés à être des ennemis est contraire à la zététique, pas parce que ce serait « méchant » mais parce que cela est irrationnel, incohérent avec l’objectif de permettre au plus grand nombre d’obtenir leur indépendance intellectuelle, leur autonomie mentale, dans le respect de la liberté d’expression qui seule permet de se débarrasser des idées frelatées. Le jour où les personnes radicalisées dans des pensées extrêmes s’approprieront les outils de la pensée critique (pas juste pour faire joli, mais avec l’intention de s’en servir correctement) alors ce qui risque vraiment de se passer, c’est que leurs idées… changent. Nous allons donc travailler à faire connaître les concepts de l’esprit critique et la méthode scientifique partout où la chance nous sera donnée de le faire. Depuis les débuts de la chaîne, nous essayons de le faire avec les milieux du militantisme progressiste (par exemple ici, ou encore là… et cela a été pris par certains comme une attaque contre ces milieux), nous avons traité de la question religieuse et même participé à un débat apaisé. Il n’y a aucune raison de ne pas effectuer le travail vers les autres publics.

Jusqu’à preuve du contraire.

Il n’y a en tout cas aucune raison de confisquer les outils de la pensée critique, car ce serait mal comprendre leur importance. A l’image de la couverture vaccinales, ces outils ne peuvent jouer pleinement leur rôle que si un maximum de gens y sont initiés. Pour prouver quelque chose à quelqu’un, il faut d’abord lui faire accepter la valeur de la preuve et le principe d’une démonstration correcte. La zététique n’est pas la panacée, mais elle est plus utile partagée que consommée en cachette.

10 réponses
  1. Mintberrycrunch
    Mintberrycrunch dit :

    Parfaitement d’accord.

    Il y a aussi que tout « initié à la zététique » n’en reste pas moins un faible humain, soumis aux mêmes biais cognitifs que les autres (notamment le biais de confirmation). Il me semble ainsi intéressant d’aller se confronter, ou du moins s’exposer, de temps en temps à des idées différentes. ça permet de s’interroger sur ses propres « croyances » (idéologie, politique,…), de comprendre d’où viennent celles des autres, et éventuellement de déplacer le débat sur la vérification des faits.

    Cet article est évidemment lié à vos récentes discussions publiques avec Greg Tabibian et chez Teddyboy RSA, et surtout aux remarques insensées venant de certaines personnes de la communauté « zététique ».

    Je ne peux que saluer et soutenir votre démarche, qui va de tout évidence contribuer à promouvoir l’esprit critique, et potentiellement conduire à la réconciliation de certains avec la « zététique » dont le premier contact aura probablement été via les commentaires de « keyboard warriors » toxiques.

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  2. Fox M.[fr]
    Fox M.[fr] dit :

    Désolé de poster cette question ici, mais j’ai entendu que Thomas sera à Nantes le 13/10, je voulais en savoir plus sur son passage dans ma ville. SVP ?

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  3. Olibo64
    Olibo64 dit :

    Très « belle » chronique à laquelle je souscris intégralement.

    Mais le combat s’avère très rude.

    On peut constater l’évolution de la terminologie de charlatans qui s’approprient l’arsenal de la zététique. Ayant récemment émis quelques réserves (euphémisme) sur la page YT de Casasnovas, je me suis vu répondre par les mots « sophisme », « attaque ad hominem » et « biais cognitif ». Les armes sont fourbies…

    De même, je constate en allant récemment chez un très gros libraire (celui qui a des magasins, pas l’autre..), dans le rayon « sciences humaines, philosophie, sciences », sur la tête de gondole « meilleures ventes » figurait aux deux premières place : « L’art d’avoir toujours raison » de Schopenauer, en version simple et en version expliquée.
    Certes, c’est une bonne nouvelle de voir de tels philosophes en tête des ventes (en plus il n’y a plus de droits à verser d’où le montant modique du bouquin, une chance pour l’accès à la culture), mais ça monte aussi l’importance qui est donnée à la communication.

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  4. Romain
    Romain dit :

    L’art d’avoir toujours raison n’est pas un bouquin qui parle de raison… mais de gagner un débat.
    Je l’ai lu, et globalement, il recommande l’utilisation de la psychologie pour influencer l’autre. Arme ultime: l’attaquer personnellement, lui faire perdre son calme; ça l’empêche de penser correctement, et ça le ridiculise auprès de l’auditoire.
    Donc… On est plus à l’opposé de la démarche ici discutée. A ne pas mettre entre toutes les mains.

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  5. un.passant
    un.passant dit :

    « Elle n’est pas plus un courant militant gauchiste, même si le « contexte » et le « déterminisme », la prise en compte des origines des préjugés et des représentations mentales sont des notions clefs qui l’inscrivent contre l’obscurantisme et une idolâtrie des traditions.»
    Peut-être un accès de paranoïa de ma part, mais j’aurais aimé que soit mentionné l’autre pendant de l’alternative «Elle n’est pas non plus un courant militant conservateur, même si la prise en compte des réalités biologiques qui sous-tendent les comportements humains et la part de génétique associée l’inscrive contre l’idéologie de la page blanche et de la toute-puissance des conditionnements sociaux.»
    Parce que je pense qu’il faut être lucide : les milieux que nous fréquentons poussent évidemment dans ce sens, comme l’a montré le fait qu’Acermendax se soit senti obligé de montrer récemment des gages en contribuant publiquement à lutter contre le blasphème envers la religion woke : https://www.linkedin.com/pulse/pourquoi-le-racisme-anti-blanc-est-il-un-concept-%C3%A0-%C3%A9viter-durand/?published=t

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  6. André
    André dit :

    « La zététique telle que nous la pratiquons… » Désolé, je ne suis pas le premier à le dire, mais vous ne faites pas de la zététique, vous vulgarisez (plutôt bien!) la zététique. Un vulgarisateur scientifique n’est pas nécessairement un chercheur, et il ne faut pas qu’il se prenne pour un chercheur ! C’est pareil avec la zététique. Mais sur les réseaux sociaux, vous confondez votre rôle de vulgarisateur avec celui de zététiciens, au point qu’à cause de vous, « zététique » est devenu synonyme de « vulgarisateurs prétentieux qui se prennent pour des experts ». Votre champ d’expertise existe (biologie de l’évolution) mais au-delà, vous êtes des intervieweurs et des vulgarisateurs (plutôt doués, je le répète).
    Nous sommes donc d’accord : la zététique ne vous appartient pas, de la même façon que la science n’appartient pas aux vulgarisateurs scientifiques.
    Merci pour toutes vos productions, c’est toujours très intéressant !

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Vous semblez penser que la zététique est une discipline scientifique avec des chercheurs, des laboratoires… des experts et des revues scientifiques. Je me dois de vous contredire : la zététique est une forme de didactique des sciences, de vulgarisation de la méthode scientifique et de l’esprit critique (c’est l’avis d’Henri Broch, chercheur lui-même et « papa » de ce mouvement sceptique en France). C’est exactement ce que nous faisons ou tentons de faire la plupart du temps : nous sommes des vulgarisateurs, nous ne faisons pas de recherche. Ceux qui font un travail de recherche sont des chercheurs ou des enquêteurs, voire des journalistes, et ils peuvent être zététiciens en plus (et tant mieux), sans que cela permette de ne pas appeler « zététique » le travail de pédagogie, de vulgarisation.

      Peut-être pourrons-nous en tomber d’accord.

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  7. André
    André dit :

    PS : J’espère que vous ne prendrez pas mal mon commentaire précédent, qui était peut-être un peu sec dans le ton. J’ai découvert la zététique il y a plusieurs années grâce à un collègue et j’aime vraiment beaucoup vos vidéos de vulgarisation (je n’ai jamais manqué aucun live !). Amicalement. André

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