Les commandements du débat rationnel

Si votre objectif est de gagner le débat, d’impressionner, de remporter l’adhésion, de disqualifier votre adversaire, vous trouverez ce qu’il vous faut dans le best-selller « l’art d’avoir toujours raison » d’Arthur Schopenhauer. Si au contraire, vous estimez plus important de gagner au débat que de gagner le débat, si vous estimez important de penser contre vous-même et de vous défaire de vos idées quand elles sont fausses, alors vous choisirez sans doute d’appliquer les règles proposées ci-dessous.

Nous proposons ces 10 commandements par allusion à une célèbre liste dont nous avons parlé dans un autre article (Les 10 commandements et la morale). La liste ci-dessous n’a rien d’exhaustif, puisque selon les sources on dénombre 20, 50, et jusqu’à 180 types de biais cognitifs et d’erreurs logiques dont Homo sapiens se rend coupable quotidiennement. Mais il faut bien commencer quelque part, et nous vous invitons à la partager.

 

1. Tu n’attaqueras point la personne ou son caractère, seulement l’argument.

L’argument ad hominem (Cf dictionnaire sceptique) consiste à souligner qui est le contradicteur, sa position, ses conflits d’intérêt, ses déclarations passées, ses contradictions. C’est bien souvent fallacieux, mais pas toujours. Selon les sujets, la remise en question de l’honnêteté de la démarche du contradicteur peut s’avérer la chose à faire. Il est rarement souhaitable, toutefois, de procéder ainsi pour réfuter une thèse.

L’argument ad personam, lui est toujours un sophisme. Il s’agit d’établir que le contradicteur possède tel attribut qui rendrait son discours nécessairement faux.

« Ce type a une tête de fouine, comme tous les menteurs. C’est donc un menteur, donc tout ce qu’il dit est faux. »

2. Tu ne feras ni fausse représentation ni exagération de l’argument d’une personne afin de le rendre plus facile à défaire.

L’Homme de paille (ou épouvantail) consiste à déformer la thèse adverse, à la présenter sous une forme affaiblie, voire absurde afin d’en souligner la faiblesse et de pouvoir conclure qu’elle est fausse.

« Les adversaires de l’astrologie prétendent que les astres n’ont pas d’influence sur nous. Allez donc demander aux marins si la Lune n’a pas d’influence sur les marées !»

3. Tu n’utiliseras point un faible effectif afin de représenter l’ensemble.

Nous avons facilement tendance à tirer des conclusions générales à partir de cas particuliers, et notamment à argumenter à partir d’anecdotes. La généralisation abusive est une forme de non sequitur (cf commandement 9)

« C’est le troisième tueur en série chez qui on retrouve de nombreux jeux vidéos, donc les jeux vidéos rendent violents.»

Étonnamment, les gens font rarement remarquer que chez presque tous les assassins, on retrouve du shampoing ; le shampoing rend-il violent ?

4. Tu n’argumenteras point ta position en présumant la véracité de l’une de ses prémisses.

Dans un argument, les prémisses sont des propositions proposées comme vraies, mais non démontrée. L’exemple classique est :

  1. Les hommes sont mortels
  2. Socrate est un homme
  3. Donc Socrate est mortel

La conclusion (3) est vraie si les deux prémisses (1 & 2) le sont également. Dans le cas qui nous occupe nous n’avons aucune raison de douter des prémisses, mais ce n’est pas toujours le cas, et parfois l’argument est formulé de telle manière que ce que l’on cherche à démontrer est contenu dans les prémisses et pas dans la démonstration. On parle alors de Pétition de principe.

« Les phénomènes paranormaux existent parce que j’ai eu des expériences qui ne peuvent être considérées que comme paranormales. »

5. Tu n’argumenteras point que, parce que telle chose s’est produite avant telle autre, elle en est la cause.

La terrible séduction de la causalité nous fait voir des liens qui n’existent pas. Nous confondons souvent corrélation et causalité, et nous avons tendance à penser que deux événements, s’ils attirent notre attention et se produise dans un certain ordre, doivent avoir entre eux un lien. C’est le post hoc ergo propter hoc (« après ceci, donc en raison de »).

« J’ai eu mal au ventre pendant trois jours, et puis j’ai pris une sucrette. Dès le lendemain je me sentais mieux. Je ne savais pas que les sucrettes guérissaient le mal de ventre. »

6. Tu ne réduiras point l’argument à seulement deux options.

L’alternative est féconde. Il est rare que devant un problème nous sachions formuler la totalité des choix qui s’offrent à nous. Souvent, nous réduisons ces options à un petit nombre, parfois à deux. Et l’on se retrouve alors devant un faux dilemme.

« Vous êtes pour le capitalisme ou pour le communisme ? »

7. Tu n’argumenteras point qu’à cause de notre ignorance, une affirmation doit nécessairement être vraie ou fausse.

Le monde est infiniment complexe. Nous ne comprenons pas tout, nous ne savons pas tout, et cela risque de durer. Sur les sujet où manquent encore des explications, il est incorrect de vouloir conclure que votre hypothèse est correcte simplement parce qu’aucune autre explication n’est disponible, car c’est commettre un appel à l’ignorance.

« 5% des phénomènes ovnis ne sont pas expliqués, c’est bien la preuve des visites extraterrestres ! »

 

8. Tu ne feras point porter le fardeau de la preuve à celui qui questionne l’affirmation.

Quelle raison me donnez-vous de croire ce que vous dites plutôt que de penser que vous vous trompez ou essayez de me tromper ? Celui qui doute d’une affirmation n’a rien à prouver, et celui qui exige que le sceptique apporte une preuve contradictoire se rend coupable d’une inversion de la charge de la preuve.

« Prouvez-moi que le libre arbitre n’existe pas, sinon c’est qu’il existe. »

Ajoutons qu’une proposition extraordinaire réclame une preuve extraordinaire.

9. Tu n’affirmeras point « en raison de ceci, je peux dire cela » quand il n’y a aucun rapport entre eux.

Le sophisme du non sequitur (« qui ne suit pas ») est commis quand la conclusion ne suit pas les prémisses. Il manque un lien logique entre ce qui est supposé vrai et la conclusion qu’on estime pouvoir en tirer.

« Samuel Christian Friedrich Hahnemann (1755-1843), le fondateur de l’homéopathie, considérait que si une substance produit des symptômes similaires à ceux produits par une maladie, cela impliquait que cette substance, en quantité infinitésimale, allait combattre les symptômes de ladite maladie. La conclusion de Hahnemann ne découle pas de sa prémisse.» (dictionnaire sceptique)

10. Tu n’argumenteras point que, parce qu’une prémisse est populaire, elle doit être vraie.

Si beaucoup de gens autour de nous adoptent un comportement, nous aurons tendant à faire comme eux ; on parle de preuve sociale. Pour un animal social comme l’humain, c’est par défaut un comportement plutôt bénéfique. Mais on a déjà vu des gens se tromper, même en état très nombreux. Et la majorité peut avoir tort. Dire le contraire, c’est commettre le sophisme de l’argument ad populum.
« Le dernier livre de Bidule est numéro 1 des ventes ! C’est donc le meilleur livre de la rentrée. »
On pourrait ajouter bien des choses encore, et nuancer les sophismes ici présentés. Mais si déjà tous ceux qui prennent part aux débats public s’astreignaient à ne jamais commettre ces fautes logiques, notre paysage intellectuel s’en trouverait transformé.

À la manière d’Isaac Asimov, imaginons une Loi zéro, un principe fondamental à la recherche d’une meilleure manière d’argumenter. Et empruntons les mots de Nietzche pour la formuler.

0. « Ne jamais rien taire, devant toi-même, de ce que l’on pourrait opposer à tes pensées ! Cela fait partie de la première probité du penseur. »

Critique bien ordonnée commence par soi-même…

______

Cet article est inspiré du billet de blog de Relatively interesting.

5 réponses
  1. Stemy
    Stemy dit :

    Pour avoir pas mal débattu au sein de la fachosphère, j’en rajouterais 3:

    11) Tu n’utiliseras point la position politique -réelle ou supposée- de ton adversaire

    «C’est un gauchiste, donc il raconte forcément n’importe quoi»

    12) Tu ne tiendras pas pour vraie une affirmation pour la seule et unique raison qu’elle est supposément tenue par un petit nombre de personnes

    «Lui au moins, ce n’est pas un mouton, donc il a forcément raison»

    13) Devant ta porte tu balayeras

    «Si tu n’es pas d’accord avec moi, c’est que tu es pour la pensée unique»

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Certes, mais votre 11 correspond à notre (1), votre (12) est une intéressante antithèse de l’ad populum, et votre (13) est un faux dilemme 😉

      Répondre
      • Stemy
        Stemy dit :

        C’est pas faux. Néanmoins, mon 13) était surtout pour illustrer une faiblesse argumentative qu’on pointe chez l’autre tout en démontrant qu’elle se trouve également chez nous. Dans mon exemple, il s’agit d’accuser son contradicteur de promouvoir la pensée unique sur la seule base d’une divergence d’opinion, donc de défendre soi-même une pensée unique.

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    • G3OL3X
      G3OL3X dit :

      J’en proposerais un autre qui me parait être une entreprise de salut public.

      11. Tu définiras les termes que tu emploie et n’empileras pas les Buzzword aux définitions floues entretenant la confusion sur l’argument développé.

      Petite pique amicale à mon VDD qui parle de fachosphère ;).

      Ne nous abaissons pas à utiliser ce genre de Buzzword journalistique dont le seul but et de caresser le « grand méchant monde » dans le bon sens du poil en donnant une importance apocalyptique à des événements qui dépassent rarement le stade de tempête dans une bouteille (#LaFachosphèreSeDéchaine :P), de faire peur aux générations les moins accoutumés à Internet sur ce que l’on peut y trouver (Dark Net, Dark Web, Fachosphère, Complosphère, et autre bullshit) avec (et c’est peut-être un procès d’intention) l’intention des médias installés de combattre pour leur légitimité (et si cela doit passer entre autres par des campagnes pas très #Charlie de défiance* de tout ce qui vient d’internet parce que …. la fachosphère et bien tant pis).

      Bref c’est pas un « clash » et j’espère que tu ne le prendras pas pour toi ;). Mais si j’avais du écrire ce message j’aurais préféré – pour la clarté et afin d’éviter des termes dont la pertinence systématique me parait douteuse – la formulation « Pour avoir pas mal débattu avec des Fachos/fascistes … ». Bon, « fachos » est encore péjoratif et porte un jugement de valeur, et dans un monde parfait ou on a 40 piges pour chaque discussion il faudrait développer en quoi ils sont « fascistes » (parce que c’est rare qu’ils se revendiquent comme tels) mais comme nous ne vivons pas un tel monde et qu’il ne s’agit pas d’une exercice de style pour savoir qui est le plus « neutre », « objectif », « pragmatique », « réaliste », « professionnel », « sérieux », « jeune et dyn… (oups désolé ça m’a échappé).

      En parlant de monde dans lequel nous n’avons pas 40 piges pour chaque discussion il me parait urgent de ne plus abuser de votre temps et de votre patience, merci de m’avoir lu.

      *dans un objectif d’information pour la quasi-totalité des journalistes. Même si je ne doute pas que les directions éditoriales sont bien plus conscientes et peut-être plus mesquines et calculatrices (quand elles décident de lancer le décodex par exemple), de la méfiance que leurs initiatives suscitent à l’égard de TOUS les médias Internet (qui sont comme par hasard leur concurrence … Juge et Partie … effectivement pas très #Charlie tout ça ;))

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      • Stemy
        Stemy dit :

        Je veux bien admettre que le terme utilisé était impropre, j’aurais dû dire «avec des militants d’extrême droite», c’est plus factuel.

        En revanche, là où je ne vous rejoins pas, c’est que -dites-moi si je me trompe à votre propos- vous semblez minimiser l’ampleur des idéologies conspirationnistes et d’extrême droite, alors que le simple fait que leurs idées ont imprégné le discours électoral dominant tendrait plutôt à vous donner tort.

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