Archéologie. Le Réel et la fiction (Jean-Pierre ADAM) – TenL#54

Enregistré le 8 novembre 2017 dans la Salle d’honneur des Universités, à Nancy.

Invité : Jean-Pierre ADAM

Editorial

La question des origines obsède sans doute un peu trop notre espèce. On ne peut pas s’empêcher de chercher ce qui nous relie au passé, le plus lointain possible, au plus proche de l’origine de tout. Le mythe de l’âge d’or jouit d’un joli succès grâce à ce besoin étrange que nous avons souvent de trouver notre propre valeur en dehors de nous-mêmes, d’être plus que simplement qui nous sommes.

Alors on s’imagine descendre de guerriers intrépides ou de sages en harmonie avec la nature ; nous dotons nos ancêtres des qualités dont nous rêvons d’avoir hérité. Et on obtient une croyance parfaitement apte à être acceptée par nos semblables. C’est en toute logique que la réécriture de l’histoire lointaine est fréquente dans les milieux nationalistes qui ont besoin de s’inventer une filiation, une sorte de pureté de la lignée autorisant à se distinguer du commun des mortels.

C’est ainsi que certains Bosniaques veulent croire à l’existence de pyramides antédiluviennes sur leur territoire, ou que des Russes tiennent à revoir la chronologie pour faire de leur nation la véritable source des grands empires du passé. Certains nazis rêvaient (et rêvent peut-être encore) de la pureté perdue de Thulé et de leur ancêtres hyperboréens.

La mythologie n’est pas morte, elle se réinvente sous nos yeux, dans l’inconscience d’elle-même, certaine de dire le vrai comme toutes les mythologies ont pu le prétendre avant elle. Il lui faut pour cela disqualifier l’approche rationnelle de la science, ou bien la dire dévoyée. C’est pourquoi il y a chez les archéomanes —les amoureux d’hypothèses improbables au sujet des grands sites archéologiques— des relents de pensée conspirationniste : on fait obstacle à la manifestation de la vérité qu’ils ont découverts mais échouent à démontrer. Il faut bien que cela soit la faute de quelqu’un.

Les pseudosciences de l’histoire et de l’archéologie ont des prétentions extraordinaires : l’analyse des projets cachés des bâtisseurs à l’aide de rapports mathématiques de niveau collège, la prédiction de cataclysmes en vertu de la prétendue nature cyclique du temps, ou encore la prédiction d’un retour de la civilisation extraterrestre à l’origine des constructions antiques dont on nie aux humains d’alors qu’ils puissent en être les vrais concepteurs. La relecture du passé a souvent pour but une réinvention de l’avenir dont on doit bien admettre qu’il est raisonnable de le craindre, parfois.

« Le Faux Absolu est fils de la conscience malheureuse d’un présent sans épaisseur.» écrivait Umberto Eco dans “La Guerre du faux”.

Il faut déployer beaucoup d’efforts et beaucoup de rigueur pour nous débarrasser de nos fantasmes et de nos présupposés, pour regarder les faits tels qu’ils sont, les dépouiller de la fiction qu’ils nous inspirent et nous contenter de la réalité, parfois décevante, mais souvent fascinante dans laquelle nous nous inscrivons. Reconnaître les mérites de la décevante réalité nous permettra peut-être de donner assez d’épaisseur au présent pour résister aux tentations des faussaires.

Nous avons la chance de recevoir ce soir Jean-Pierre Adam qui connait très bien les discours parascientifiques, les hypothèses exotiques et les griefs des vitupérateurs de la science pour s’être penché sur leur cas depuis maintenant une quarantaine d’années.

 

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